Les Francis et Francine

Laveuse/sécheuse

Depuis plus d’un mois déjà j’habite dans l’appartement. Plus d’un mois à porter le même linge et à virer mes quelques boxers de bord (quatre pour être exact, il serait grand temps que j’en achète d’autres, toutefois j’ose espérer en recevoir de ma mère pour Noël). La saleté incruste maintenant chaque brin du textile, je ne peux soumettre à mes colocs l’odeur plus longtemps.

Au lieu d’une valise gonflée de vêtements propres, je pars en voyage avec un panier débordant de linge sale. Je lui montre la rue des Franciscains et les atours du quartier Montcalm, je lui fais visiter la 807 (« la » pour la bus ; les montréalais grimaceront comme ils voudront) jusqu’au terminus de Marly, où nous transférons d’autobus pour la 14 ou la 15 (j’ai oublié quelle bus, mais j’espère que c’était la 15, car la 14 prend une éternité à traverser Cap-Rouge ; pas que la 15 n’est pas lente aussi ; seulement, moins interminable), puis, après une petite promenade sur le plateau de Cap-Rouge, je le présente à ma famille.

Si mon panier de linge sale était ma nouvelle copine, il aurait pleuré à l’accueil glacial de ma mère.

 

Je fouille sur les cybermarchés. Une annonce d’appareils électroménagers me saute au visage et Francine (pas Dada là, la madame se nomme Francine) me donne son numéro de téléphone. Qui aurait cru la séduction si facile? Je pense avoir trouvé ma nouvelle pick-up line :

— Salut! Ta laveuse est-elle toujours en vente?

— Oui, v’là mon numéro. Tu peux me ramener à maison en passant!

Hormis que Francine pourrait être ma mère. Notre appel se limite à une discussion strictement professionnelle. Sa voix résonne d’un accent campagnard, de la cinquantaine et d’une gorge rauque des fumées de la cigarette.

— Oui, allô!?

— Salut! J’appelle pour les électros laveuse/sécheuse. J’me demandais, tu m’les vendrais pour combien?

— Euh… Donne-moué une seconde.

Francine décolle le téléphone de son visage, et de mon bout de la ligne, aucun bruit ne retentit. En général, mis en attente, j’entends des voix indistinctes en arrière-son. Je me demande si elle discute vraiment avec quelqu’un.

L’annonce mettait en vente un frigidaire, un « poêle » (un four ; on dénote le vocabulaire de la région), une laveuse et une sécheuse pour deux-cent-cinquante dollars négociables.

Après seulement quelques secondes, l’odeur de clope ressurgit au bout du fil.

— Euh… Ben j’sais pas moué. T’as un prix en tête?

Je n’ai jamais négocié de ma vie. Je sens un pouvoir décisif bouillir dans mes veines, mais de fines veines, inexpérimentées, le pouvoir ne tenant qu’à un fil. Peut-être est-ce ainsi qu’il se sent, Legault, à diriger la province. Un faux pas et il tombe dans ce même volcan qui bouille ses veines et lui confère toute sa puissance. Mais je ne ressemble pas à Legault et je n’ai pas des millions de vies entre les mains. Juste quatre.

Devrais-je proposer un prix ridicule et risquer me faire raccrocher au nez, ou une offre plus modeste et vider mes poches? Pile : le risque ; face : la prudence. Les Francis et moi envisagions dépenser environ une centaine de dollars, mais clairement personne ne chialerait pour un moindre coût. La pièce vrille dans ma tête, ses faces brillant en alternance, puis elle tombe et résonne dans le fond de mon crâne.

— Cent dollars?

— Euh… Ok. Attends, j’en parle à mon chum. J’te reviens. Une minute.

Francine ne revient jamais. Une voix masculine tout autant paysanne prend la ligne.

— Salut! Ici Jean-Pierre. C’est quoi l’affaire?

J’avais raison après tout, Francine ne discutait pas avec personne, car visiblement elle n’a rien communiqué de notre conversation à cet homme. Comment se nomme-t-il déjà? Jean-Jacques?

— J’appelle pour la laveuse/sécheuse, je répète.

— Oué! Oué! J’te vend ça cinquante piasses…

Cinquante? Je viens d’en proposer cent! Enfin, je ne me plains pas. Deal! Sans que j’aie posé aucune question, Jean-Jacques radote et radote à n’en plus finir.

— … Elles marchent super bien à part de t’ça. Aucun bobo! Bon, elles datent pas d’hier, mais c’est comme neuf. J’te jure! Tout’ propre. J’ai tout lavé, désinfecté, propre, propre, propre! Pas de problème. Elles marchent à merveille. Viens les chercher. Viens les chercher! Elles doivent partir, là, avant lundi. J’les ai lavé. Pas de bobo! Viens…

À n’en plus finir. Quel personnage! Je l’imagine tel un Kévin baby boomer. Mais c’est étrange quand même, me répéter sans cesse le bon état de ses électroménagers. Son énergie sème un doute dans mon esprit, cependant je préfère croire qu’il est simplement spécial. Oh! et il parle toujours. Soit j’interrompt, soit je meurs au bout de la ligne dans quelques décennies.

— Ok Jean-Jacques! J’viendrais les chercher demain matin, ça marche?

J’ai dit Jean-Jacques, il ne semble pas réagir ; il se nomme bien ainsi, pensé-je.

— Oh non! Pas demain matin. J’travaille de nuit’ moué, j’dors le matin. Bien que c’est mon dernier chiffre, j’tombe en congé après. Ah! oui, dans l’fond, demain matin, c’est bon!

— Hmmm… Mais tu vas pas vouloir dormir quand même après, dernier shift ou non? Tu travailles jusqu’à quelle heure?

  Jusqu’à 7h. Attends! T’as raison. J’vais dormir demain. Pas le matin alors, j’peux pas, j’dors. En après-midi. Oui, viens en après-midi! Elles sont toutes belles…

Il radote et radote. Marc, à mes côté dans le salon, me jette un regard plein d’interrogation et essaye de comprendre ce qui se passe. Je mets le son du téléphone sur haut-parleurs. Ses yeux grossissent alors qu’il écoute Jean-Jacques parler sans fin. Nous soupirons en chœur, une étincelle de rire dans nos visages. Un drôle de personnage! Je coupe ses blablas incessants :

— Bon! Alors demain après-midi, c’est cédulé! Je vais louer un camion. Je t’appelle vers midi pour te confirmer l’heure. C’est bon?

— Oué! Parfait, pas de problème! Et j’te dis, elles marchent comme neuves. Tout’ propre. Je les ai bien lavés. Elles fonctionnent, eh! qu’elles fonctionnent! Tu vas en laver du linge avec ça, j’te le garantis. Aucun bobo! Viens demain, elles t’attendent. Et toutes désinfectées. Pas de…

— Parfait, je t’appelle demain. Bye!

Je raccroche rapidement sans aucune culpabilité. Je ne vais pas passer ma soirée au téléphone non plus! Marc et moi rigolons de l’extravagance du personnage. Nous hésitons entre avoir hâte ou appréhender le moment de sa rencontre.

 

Je m’assois côté passager. Marc conduit le camion. Les sièges ne s’ajustent pas et ses jambes coincées sous le volant se bataillent avec les pédales. Nous traversons le pont Pierre-Laporte, en direction de Saint-Nicolas. Un produit du terroir, notre Jean-Jacques!

Les rayons du soleil brillent sur les feuillages dorés d’automne de la rive sud et éclatent dans les vagues du fleuve. Je perds une journée entière pour le déménagement, mais cette vue seule en vaut la peine. Le ciel bleu et froid et le fleuve Saint-Laurent et les couleurs chaudes d’automne et la beauté québécoise. Je traverse rarement les ponts.

Marc stationne le camion devant la maison. Des feuilles mortes jonchent l’étendue du terrain. Francine, ayant épiée par la fenêtre du salon, sort nous accueillir. Nous ouvrons le coffre du camion, installons la rampe, revêtissons les harnais de déménageur et allons à la rencontre des bêtes.

Jean-Jacques attend à l’intérieur à côté des deux électroménagers. Tout’ propres, désinfectés, comme neufs, pas de bobo. Les trois.

Le personnage réel diffère de celui dans mon imagination : chétif, petit, portant des lunettes et à mi-chemin dans sa calvitie. Toutefois, le même air villageois que j’avais profilé à son visage. Après les million de mots que nous avons échangés – ses monologues –, j’agis en sa présence avec une aisance amicale.

— Salut Jean-Jacques! Ça va?

— Jean-Pierre, mon nom! Jean. Pierre.

J’excuse immédiatement mon malentendu. Mais Jean-Pierre et moi sommes bons chummies, il me pardonne sans rancune. Il balaye ma bévue du revers de la main et nous présente les fameux électros.

— Regardez-moué ça les gars! J’vous l’avais-tu pas dit? Comme neuves, lavées, désinfectées, aucun bobo! J’vous l’dis, votre linge va être propre comme jamais! Pis j’les ai lavées partout. Un super bon deal que j’vous fait là…

Marc et moi transportons facilement la sécheuse, légère, alors que Jean-Paul divague en bruit de fond. En revanche, la laveuse va s’avérer plus difficile à bouger, ses tuyaux toujours connectés à ceux de la maison, et beaucoup plus lourde.

Avec ses pinces de mécano, Jean-Pierre dévisse l’embout d’un premier tuyau d’un quart de tour seulement avant d’arrêter instantanément lorsqu’un filet d’eau se met à gicler partout.

— Heille beubé, s’adresse-t-il à Francine, t’es-tu sûre t’avais fermé l’eau?

— Ben oui, j’te dis. J’ai tourné les valves à gauche. C’est fermé là.

— Inquiétez-vous pas les gars, c’est juste un peu de pression qui reste dans l’tuyau, nous rassure-t-il. Passe-moué un sceau beubé!

Jean-Pierre continue à dévisser l’embout ; l’eau continue à gicler. Un ruisseau se déverse dans le seau et une mer au plancher. C’est à croire que le fleuve St-Laurent même est connecté à cette laveuse. Je n’ai pas mes cartes de plombier, mais il me semble que le projet n’était pas d’inonder la maison.

— Y’a quelque chose qui cloche là, Jean-Pierre. T’es sûr t’as tourné la valve dans le bon sens? J’essayerais quand même, juste pour voir.

Une grimace et Jean-Pierre se résigne à écouter mon conseil… à moitié. Il tourne la valve à moitié, ne voit aucun changement au débit d’eau se déversant sur le parquet – ça va être beau une fois le bois gonflé! – et la retourne dans l’autre sens. Retour à la case départ, la chute Montmorency à Saint-Nicolas. Et moi qui la pensait sur la rive nord. Jean-Pierre dévisse toujours l’embout de la laveuse, et bientôt le sceau n’arrive plus à endiguer les eaux de la cascade, il déborde.

Francine accoure avec la moppe qu’elle plonge dans le dégât au plancher. La tête de la moppe s’estompe dans les profondeurs marines, une vulgaire éponge dans l’étendue d’un lac. Seulement Qualinet peut désormais nous sauver.

— Réessaye de tourner dans l’autre sens, réitère Marc. Mais jusqu’au bout, cette fois.

Mais Jean-Pierre n’en fait qu’à sa tête, toute sa vie il n’a fait les choses qu’à moitié, un Kévin baby boomer, il manipule la valve et abandonne à mi-chemin, il semble lunatique, déjà il a oublié ce qu’il faisait, et retour à la case départ. Marc s’exaspère :

— Jusqu’au bout, Jean-Pierre!

Hydro-Québec finit enfin d’installer la toute première ligne électrique à Saint-Nicolas et une lumière s’y allume. Jean-Pierre tourne la valve jusqu’au fond et le fleuve qui jaillissait de la laveuse s’endort. (Je me permets de moquer parce que la famille à Jee habite à Saint-Nicolas.)

Francine ne paraît pas importunée par la mare dans laquelle ses pieds pataugent. Elle passe la moppe sans jamais se plaindre. Pendant ce temps, Marc et moi déménageons la laveuse. Son poids pèse lourdement sur nos épaules, mais grâce aux harnais et aux encouragements de Jean-Pierre, entremêlés de « pas de bobo » et « comme neuve! », un vacarme retentit dans la boîte lorsque nous déposons l’électro dans le camion. Il devrait penser à devenir pom-pom boy, ce Jean-Pierre.

— Heille les gars, nous dit-il avant notre départ, vous ferez un gros lavage à l’eau de javel en arrivant. Vous verrez, vous aurez pu peur. Ça va tout’ tuer! Pas que ce soit nécessaire là, j’ai déjà tout désinfecté, elle est toute propre, aucun bobo, mais vous aurez pu peur, comme ça…

Par la fenêtre du camion, nous le remercions pour le judicieux conseil et Marc écrase la pédale dans le piton avant que Jean-Pierre n’articule ne-serait-ce qu’une syllabe de plus. Les gens à Saint-Nicolas! « Vous aurez pu peur. » À croire que le coronavirus se cache dans les électroménagers.

J’imagine une boule piquante et microscopique, emmitouflée dans un chandail douillet, ses spicules poignant par ses nombreuses manches. Et comme il doit sentir bon, ce virus chaudement sorti de la sécheuse.

J’ai déjà hâte à mes vêtements propres et doux, ça fait encore plus d’un un mois. Et ça va être mieux que de traîner son panier de linge sale à travers la ville de Québec dans l’autobus pour faire son lavage chez maman.


October To Do List

  • Trouver un aimant qui colle sur le frigo
  • Binge watch Méchant changement
  • Peindre le logo Méchant changement sur un mur
  • Trouver des toiles à prix abordable pour le Big Artisss
  • Soirée à thème médiéval; Jee déguisé en fille du roi
  • Rack à chaussures
  • Laver la salle de bain @JRoy
  • Mercredi karaoké; Birthday $ex
  • Dada à Génial!
  • Big Citrouille
  • James aux auditions d'Occupation double
  • Dada et Jiji : The Broderie Project
  • Jiji et James : how 2 twerk
  • Moquette dans l'escalier @Beurny

Au deuxième

Dada s’évache et se tourne dans tous les sens, expérimentant le confort du nouvel ajout à notre salon. Nous venons d’interchanger le canapé en cuir beige de ma mère pour celui en tissu brun donné par la famille à Marc. Les fibres des coussins se déchirent et se trouent par endroit, sinon sa teinte basanée contraste harmonieusement contre les murs et rideaux blancs de la pièce. Certes, sa couleur naturelle terreuse s’agence mieux que le teint clair du cuir, néanmoins, je doute toujours des bénéfices de la substitution.

— Pis, t’en penses quoi?

Daphné ne semble ni achetée ni vendue.

— Hmmm, j’sais pas. Confortable, bien que l’autre l’était aussi.

Par-delà la fenêtre, j’aperçois Jee marcher vers l’arrêt de bus, chiquement habiller pour les célébrations d’anniversaire à sa belle-mère. Avec lui, on dirait qu’à chaque jour sa famille fête un nouvel événement. Il est plus souvent ailleurs qu’ici, si bien que je pense rayer son nom du bail et inscrire le mien au-dessus.

Une lumière clignotante le presse de traverser notre entrée, puis une voiture blanche vire et se stationne devant l’appartement. La portière s’ouvre et notre voisin du deuxième en ressort ; je me grouille sur le porche et l’appelle.

— Salut Nic! Ça va?

— Salut, ça va? Oui, bien, merci. Toi?

J’ignore l’écho de sa question ; cette répétition survient quotidiennement lorsque l’interpellé répond avant que l’interlocuteur ne termine ses salutations. Quel paradoxe : par affabilité pressée, on interrompt impoliment en pleine parole. Je poursuis fluidement la discussion, sans trace de cette arrière-pensée.

— Ouais super! J’sais pas si t’as entendu – j’ai joué un peu hier –, mais j’ai déménagé mon piano l’autre jour, et je me demandais vers quelles heures est-ce que je pouvais jouer sans vous déranger, avec vos horaires de job irréguliers?

Mon doigt pointe l’instrument par une fenêtre, et Nico contorsionne son cou afin de zieuter l’intérieur de l’appartement.

—En fait, dit-il, j’ai un boulot normal du lundi au vendredi, huit à cinq, mais Amé travaille de soir, et son horaire change à chaque semaine. Elle commence à quatre heures. Mais non, rien entendu, fais-toi en pas avec ça. J’vais pas t’empêcher de vivre non plus!

— Ok, parfait! Donc, en après-midi, j’vais jamais vous déranger? Vous êtes réveillés à midi?

— Ah ouais, c’est sûr, pas d’souci! Rémi, c’est ça?

Rémi? Ai-je une face de Rémi? Je ne prends pas offense – je ne devrais pas –, mais dans mon dictionnaire à moi, Rémi s’apparente à Kévin, des meilleurs amis, et selon les préjugés québécois, je questionne si mon apparence ressemble réellement aux airs stéréotypés de kevin : une casquette à palette droite mise à l’envers étouffe une ébauche de calvitie et des cheveux courts coupés par Karine, la coiffeuse du village ; une dent noire ou manquante enlaidit un sourire niais ; sous une blouse carreautée trop large pour sa carrure, un t-shirt noir Metallica ou 50 Cents arbore une chaîne en or pendante ; des jeans bouffants portés aux genoux créent l’illusion qu’une crotte pèse dans le fond de ses culottes ; et de vielles bottes à cap brunes rembourrées de poil de minou et tachetées des éclaboussures boueuses des virées campagnardes en motocross résonnent contre les planchers froids des frigos de bières du dépanneur du coin. Où se gare ma Honda Civic modifiée!?

Je corrige cette gaffe, placide bien que conscient de la honte qu’il éprouvera de la désillusion populaire qu’un tel oubli provient de la présumée indifférence qu’un individu ressent à l’égard de la redoutable pauvre impression d’un autre. Les québécois sont si susceptibles.

— Non, je m’appelle James. Stresse pas avec ça! On s’est rencontré que très brièvement l’autre jour, après tout.

Mon rire feint détend ses excuses. Marc, appâté par la voix du voisin, sort nous rejoindre. Le porche récemment rénové ménage une aire plutôt spacieuse ; il n’a pas à se battre pour s’introduire à la discussion.

— Salut Nic! Ça va?

Cette fois, Nico ne bafouille pas deux fois la même question. À court terme, on apprend de nos erreurs.

— Ouais ça va, toi?

— Ouais, ouais… J’me demandais si vous n’aviez pas eu un dégât d’eau près du mur au fond à gauche de votre appart?

Nico gratte sa barbe.

— Non, pas à ma connaissance. On range le bac de recyclage là, et on l’utilise presque chaque jour. J’aurais vu s’il y avait un dégât. Pourquoi?

— Ah, c’est bon, merci. C’est juste une infiltration d’eau dans le mur, mais Beurny ne sait pas d’où elle provient… Vous n’nous entendez pas trop jusqu’à présent?

— Ah! Non! Après, les murs sont faits en carton ici, on vous entend, mais rien d’excessif. Je me suis réveillé vers onze heures l’autre nuit à cause d’un bruit, mais j’ai réussi à me rendormir sans problème. Notre chambre est située juste là (pointe-t-il du doigt la façade en haut à gauche), au-dessus de votre salon, j’pense?

— Ouais, c’est notre salon juste en-dessous, je réponds. Eh, tu veux entrer faire un tour? Viens visiter!

— Non, non, j’peux pas là, j’ai des trucs à organiser pour mon souper romantique avec ma blonde. Mais passez prendre une bière plus tard!

Son commentaire me laisse perplexe. Où se trouve ma place dans un souper en amoureux?

— On va pas déranger votre tête-à-tête?

— Non, vraiment pas, venez! nous lance-t-il avec enthousiasme.

— Parfait alors!

— C’est good, renchérit Marc.

— J’avais une question l’autre jour, je réplique, et j’ai essayé de cogner à ta porte, mais j’sais qu’une deuxième assourdit le son en haut de l’escalier, alors comment j’fais pour entrer? J’prends le balai et j’cogne dans l’plafond!?

— Ouais tu feras ça! naise-t-il. Comme je l’ai dit, les murs sont faits en carton ici.

Sur cette belle seconde rencontre, Nico monte au deuxième retrouver sa copine, et je talonne Marc dans la porte, avec la sincère intention de rejoindre nos voisins plus tard en soirée.

 

Je regarde l’horloge afin de connaître l’heure. Non, mais qui je dupe? Aucune horloge n’orne les murs de l’appartement. Je regarde le coin inférieur droit de l’écran de mon ordinateur : vingt heures. Mes yeux brûlent du long temps passé à étudier dans une lumière de salon tamisée, alors que de l’écran jaillissent des flammes incinérant mes cils, évaporant toute humidité de ma cornée. Une pause. Je pourrais lire, ou plus relaxant encore, tricoter. Nul besoin de forcer du regard avec des aiguilles entre les mains.

Je me lève du nouveau canapé en tissu brun déchiré, et dans la cuisine j’ouvre le frigidaire à la recherche de nourriture à cuisiner. Mon ventre ne gronde pas ; il sieste, aucun ronflement. J’avais oublié avoir mangé plus tôt. Je ferme le frigo, mais juste à temps, ou désastreusement, mon regard s’arrête sur les bières entassées dans la porte. Les voisins! J’ai bu quatre jours déjà cette semaine : où est passée ma résolution de ne boire qu’une fois aux deux semaines?

Marc et Daphné glandent dans leur chambre. Ils désirer une soirée tranquille ; ils ne visiteront pas les voisins avec moi. Pas grave, même seul je me débrouille bien socialement. Mes années de voyages et rencontres m’ont inculquées une aise à approcher les gens.

Je ramasse une bière. Svelte, la canette plus élancée que celles ordinaires s’empoigne plus confortablement, mais sa surface de contact avec ma main amplifiée, elle se réchauffe également plus vite. Je la dépose sur la table, et pars à la recherche du balai. Il se cache derrière la porte de la salle à piano, avec la moppe.

Je l’attrape du mauvais bout, où ses poils poussiéreux, et je frappe dans le plafond. Trois forts coups résonnent dans la petite pièce. Aucun mouvement en haut. Peut-être mes coups étaient-ils trop timides. Je vais jeter un coup d’œil à la porte extérieur des voisins ; la poignée ne se tournent pas, verrouillée, mais la porte se pousse, mal fermée. Je retourne chercher ma bière et en haut des escaliers je cogne à la seconde porte des voisins.

Amélie l’entrouvre et m’accueille chaleureusement. Nico se lève pour me saluer. Debout face aux deux, je réalise qu’ils sont aussi petits l’un que l’autre, plus petit que moi, et je ne mesure que cinq pieds et dix pouces et demi. Ils feraient concurrence à Jee.

— Je ne vous dérange pas? je demande.

— Non, non, entre! m’invitent-ils.

Leur appartement est plus étroit que le nôtre. Une rapide visite semi-guidée révèle une cuisine et dans le fond la petite salle à bac de recyclage dont parlait plus tôt Nico, un salon avec un divan à deux places, voire trois serrées, une salle de bain, une chambre pour le couple, et une seconde pour leurs deux chats, Gregory Charles et Tchentchen, un gros, l’autre obèse.

Sur la haute table à manger de la cuisine, deux coupes se noient dans le vin rouge. Nico installe une chaise de camping au bout de la table. Assis de l’altitude de leur banc de bar, je lève le menton pour respecter les normes de politesse, et regarder mes interlocuteurs dans les yeux lorsqu’ils, ou je, parlent.

— Je ne dérange pas votre souper tout de même?

— Non, pas du tout, on a mangé tôt ce soir, répond Amélie.

Je pichenette, de doux coups, le dessus de ma bière. Une rumeur m’influence à croire que ces tapes réduisent les bulles d’aires dans la canette et diminuent l’éruption de mousse à son ouverture. Crack! Je porte le métal froid à mes lèvres et sirote l’alcool, même si je préfère la fraicheur d’un grand verre d’eau à l’amertume du houblon.

Nous jasons de tout et de rien. D’abord, je me fais interviewer au peigne fin, puis je pose des questions sur leur vie respective, leur job, leur passe-temps, et leur vie commune en couple. Bref, les classiques lors d’une rencontre. Je m’assure de jeter quelques regards vers Amélie lorsque la conversation s’attarde plus à son chum, pour qu’elle ne se sente pas à l’écart, et encore plus souvent d’établir un contact visuel avec Nico lorsque sa blonde est le sujet de discussion, afin qu’il ne méprenne pas mon intérêt envers la vie de sa copine pour un intérêt plus passionnel. Je ne cherche pas d’ennemi en mes voisins, au contraire, plutôt des amis avec lesquels m’amuser en complicité tout l’hiver.

J’avale la dernière gorgée de ma bière, et Amélie me propose un rum and Coke. Des verres à cocktail ont remplacé leurs coupes de vin rouge depuis plusieurs minutes déjà. Je refuse : j’essaie de réduire ma consommation d’alcool depuis un mois. La discussion se lance sur leur récent mois d’abstention. Ils me proposent ensuite un rum and Coke à nouveau : j’accepte.

Alors que nos sujets de conversation dérapent d’une idée à l’autre, ils m’en servent trois, et un quatrième à mon insu. J’évite le cinquième en ayant chercher des bières dans mon appartement en bas. En chemin, je raconte à mes colocataires comment les voisins sont agréables, amusants, fêtards, superbes quoi! Mes descriptions rayonnent et s’agitent de gaieté, influencées par le taux d’éthanol dans mon sang qui égaye mes cellules nerveuses.

— Les voisins veulent aussi bâtir une échelle pour relier nos balcons, et ils allaient s’acheter des citrouilles en fin de semaine, alors je leur ai dit qu’on planifiait en découper, et ils veulent se joindre à l’activité avec nous. Aussi, j’ai parlé de nos Big soirées, et ils sont down pour un souper cette semaine! On jase et bois depuis tantôt, on s’amuse, vous devriez venir!

Aussi aisément que ça, je les persuade de m’accompagner. Je remonte au deuxième avec des renforts : bières, gin, tonique, et plus on est de fou, plus on rit, Marc et Dada!

 

Tonnerre

Les cieux s’effondrent sur les toits et les ruelles. Des nuages ténébreux emprisonnent la ville de leur sinistre obscurité. Question de ridiculiser les balles de pluie qui fusillent le sol, des éclairs martèlent la terre et détruisent les rues en des explosions de débris d’asphalte et d’éclats de miroirs et de verre et de métal des voitures. Le tonnerre gronde et engueule le monde entier dans sa rage, étouffant les cris des autos toujours intactes, effrayées. La nature féroce et terrible me terrifie.

Les murs de la vielle bâtisse tremblent sous l’écho caverneux des coups de tonnerre. Le verre des fenêtres menace d’éclater, la vaisselle vacille et tinte des plaintes aiguës, la lampe au plafond frissonne et scintille.

Seul dans le salon, seul dans l’appartement, j’angoisse. J’aperçois un assemblage de bois dans la pénombre de la salle à piano, que je déduis être l’instrument en question, sinon la noirceur engouffre le sous-sol et les démons qui y rôdent. De la porte à peine entrouverte de la salle d’eau émanent des miasmes funèbres. Dans la cuisine, le potager hydroponique, habituellement illuminé jusqu’à tard dans la nuit tombée, s’est éteint aujourd’hui, dénué de ses plantes, de sa brillance, de sa vie. Dans la bâtisse règne la mort.

Je n’ose quitter la lumière clignotante du salon, mon unique havre de sûreté, et ce encore, jusqu’à ce que le plafond ne s’écroule sur ma tête.

Où sont mes colocs!?


La toilette brisée

Seuls Dada et moi dans l’appartement, assis à étudier sur les couvertes et tapis qui dissimulent les déchirures du canapé du salon, entendons cogner à la porte.

— Beurny! s’écrit-elle joyeusement.

Joyeusement : non par bonheur de retrouvailles avec un être cher, mais par surprise, car depuis que nous habitons l’appart, le propriétaire nous esquive sournoisement et répond rarement à nos appels, encore moins aux centaines de messages laissés sur sa boîte vocale.

Il ouvre lui-même la porte et entre. Dans la cinquantaine, son fort accent québécois résonne aussi caverneux que sa bedaine de bière.

— Salut! dit-il nonchalamment. J’viens juste réparer la toilette, j’va passer par la porte en bas, j’ai amené ben des affaires.

Grand temps! Depuis la signature du bail que la toilette du sous-sol hurle un bruit bizarre, et dans la dernière semaine, elle a débordé deux fois. Avec un vieux bâtiment croche comme le nôtre, l’eau a ruisselé jusque dans ma chambre. Il a essayé de la réparer dans les deux derniers mois, sans succès.

Beurny disparait en bas de l’escalier – d’ailleurs, il ne zieute pas les marches toujours dénuées de moquette ; même avant de signer le bail, il avait promis de poser le tapis dans une semaine – et il entame les travaux.

Après une heure, ni Dada ni moi n’avons osé inspecter le chantier de construction au sous-sol. Les travaux se poursuivent aussi intensément que jamais, le bruit infernal, à en croire qu’une brassée de lavage roule dans la bruyante nouvelle laveuse, la porte de la buanderie grande ouverte. Sérieusement, elle résonne comme une fanfare.

— Non, mais c’est quoi tout ce tapage!? plaisante Dada.

Elle insiste sur le dernier mot en rigolant, néanmoins, nous sommes réellement curieux. En espions, nous descendons sur la pointe des pieds les marches grinçantes de l’escalier, cependant, même la plus petite et délicate des souris ne pourrait fouler les planches de plywood inaperçue.

Le bois craque sous le pas léger de Dada. Je la fixe intensément de mes yeux gros et ronds et sérieux, l’index porté à mes lèvres.

— Shhh!

— Ben voyons! ricane-t-elle discrètement. Impossible qu’il nous entende avec tout ce bruit.

La mission se poursuit, l’escalier derrière nous. Nous nous arrêtons au tournant du couloir, et Dada – comme toute femme digne de notre époque, sacoche en bandoulière – en sort son miroir à maquillage. Orienté en angle de façon à sonder le corridor après le virage, il reflète la voie dégagée. Nous atteignons furtivement le point de rendez-vous.

La porte légèrement entrouverte dissimule les travaux dans la salle de bain. À quelques pouces seulement de la toilette, le vacarme incessant nous casse les tympans. Heureusement, comme toute femme du vingt-et-unième siècle, Dada trimbale tout et n’importe quoi dans sa sacoche, et en sort deux paires de cache-oreilles, que nous nous grouillons de chapeauter. Ah… Quel soulagement!

Nous poussons la porte aussi subtilement et doucement que possible – par chance, elle ne grince pas comme l’escalier –, jusqu’à ce que l’ouverture soit assez grande pour que nos têtes penchées puissent s’y faufiler. De l’intérieur de la salle de bain, j’imagine que seules deux paires verticales de yeux fouineurs s’aperçoivent.

Beurny ne remarque jamais nos regards curieux l’observer, nos pupilles rouler et se dilater de la surprise de la scène tout droit tirée d’une comédie qui survient devant nos yeux.

Aucuns travaux ne se donnent dans l’appartement! Son cul royalement posé sur le trône défectueux de la toilette qui n’attend que d’être réparée, les bobettes baissées – car un bol de toilette sert à ça, y assoir ses fesses nues ; il ne pisse ni ne défèque – le propriétaire fixe une horloge posée devant le tas de pantalons à ses chevilles, hypnotisé par la course des aiguilles, attendant que le temps passe suffisamment pour nous laisser croire que des réparations ont réellement eues lieu.

Et le tapage!? Une clé anglaise dans une main, Beurny martèle une casserole qu’il tient dans l’autre, un sourire d’imbécile heureux illuminant l’entièreté de son visage.

Quel fou avons-nous pour proprio!?


Mon « amie »

Une froide journée d’automne. Je traverse la cuisine, chaudement habillé. Mes pas chaussés résonnent contre la fausse tuile, mes talons pesants. Mes colocataires travaillent de la maison, tous deux assis autour de la table à manger.

— Tu sors? demande l’un.

— Ouais, je vais déambuler dans les rues à la recherche de graffiti avec mon amie. Un exercice pour un cours.

Je dis « mon amie » et non « une amie », car à l’oral, on ne peut distinguer le masculin du féminin. Mes colocs ne se doutent alors pas que cette fameuse amie est en réalité une date Tinder.

— Malade! Bonne marche! me souhaitent-ils.

Les feuilles dehors se meurent à petit feu, couleur flamme. L’automne, certes, mais surtout pas le mois d’octobre, surtout pas pendant le confinement et la ville de Québec en état d’alerte maximale, zone rouge. Les autorités québécoises interdisent tout rassemblement, intérieur comme extérieur, en raison du coronavirus qui rôde dans les ruelles et coins sombres. Je n’organiserais jamais une date dans de telles circonstances. Je suis un citoyen modèle après tout.

Mon appartement se situe dans le charmant quartier Montcalm. Aurélie grimpe sur le porche, cogne à la porte, et l’ouvre sans avertissement. Son extraversion ne m’étonne pas ; je rentre souvent chez mes amis sans cogner. Depuis une semaine nous correspondons et j’apprécie sa franchise.

— Salut! je l’accueille affablement.

Alors qu’elle enjambe le seuil de la porte, j’obstrue son entrée et la pousse gentiment dehors. Je viens de duper mes colocs quant à notre relation prétendue amicale, les présentations auront lieu loin de leurs oreilles, s’il te plaît.

Trop tard. Avant que je ne ferme la porte derrière moi, elle entame les introductions, d’ailleurs superflues, puisque je connais déjà son âge et sa grandeur, j’ai rencontré son chien et entendu son accent saguenéen en vidéo, et je sais qu’elle étudie en massothérapie et qu’elle aime les bébés ours, la peinture et ses toasts brûlées le matin.

— Bonjour! Enchantée, en fait, plaisante-t-elle.

— Enchanté! je réponds sincèrement.

Je ne sais jamais comment saluer une femme. Un homme, facile : une poignée de main et les civilités se concluent. Mais une femme? Une poignée de main me paraît trop solennelle, surtout dans le contexte d’une date, le potentiel amoureux implicite. Un câlin? Je l’associe à l’amitié, à la friend zone. Encore une fois, pas de pair avec l’atmosphère séductrice Tinder. Quant à la bise, elle me gêne, un bec orphelin autant que des jumeaux. D’abord la joue droite, ou bien la gauche?

Les malaises sociaux et le conditionnement sexiste m’aliènent.

Aurélie ne discerne jamais le dilemme qui tourmente mes pensées, néanmoins elle les apaise et entreprend les premiers pas. Elle choisit le câlin.

J’ignore les yeux curieux de mes colocataires étampés dans la fenêtre du salon lorsque nous traversons la rue. Sous un ciel partiellement dégagé et la chute des feuilles dorées nous déambulons dans les rues du quartier, à la chasse aux graffitis.


Pagaille et bisbille

Comme tout jour du Seigneur, les Francis et Francine sont évachés dans le canapé, réunis en la grande famille que nous sommes. Hormis qu’à Québec, peu assistent encore à la messe, donc un dimanche chômé plutôt que religieux. Notre divinité ne rayonne de son être ni ne change l’eau en vin ; il la transforme en bulles de nuit : Jay du Temple, notre animateur chéri d’Occupation double!

D’ailleurs, ouvrant la parenthèse, sans trop me vanter, j’ai rencontré Jay du Temple en début mars 2020, à l’autre bout du monde, et nous avons même jasé.

Égaré dans les sentiers d’Abel Tasman, je n’avais aucune carte en poche, car je me sens toujours au-dessus de mes affaires – la réalité me saute souvent au visage pour mordiller le bout de mon nez, à la fin. J’interrompis alors un coureur afin de m’orienter, ce passant nul autre que notre animateur favori. Nous discutâmes en anglais. La Nouvelle-Zélande est une ancienne colonie britannique, après tout.

Tout au long de notre conversation, je le dévisageais, observant une ressemblance. Néanmoins, mon interlocuteur avait les bras plein de tattoos et plusieurs boucles d’oreilles, et sous sa casquette à l’envers, par le trou de la fermeture arrière, j’apercevais des cheveux courts. Dans mes souvenirs, Jay du Temple n’avait aucun tattoo visible ni parure aux oreilles, et sa longue chevelure cascadait jusqu’à ses épaules. Malgré son bon accent anglophone, je discernais que sa langue d’origine était tout autre, mais jamais je n’aurais soupçonné le québécois, sans aucune trace de bucheron dans sa voix.

Il m’offrit sa carte, et je retrouvai mon chemin. Quelle belle âme! Finalement, son être rayonne plus que le Seigneur.

Fin de la parenthèse.

Mes colocs ont ajouté une nouvelle puce à la To Do List : James aux auditions d’Occupation double. Un autre ami me taquine régulièrement depuis des années pour que je m’y inscrive. Je commence plus sérieusement à y penser. Ma mère est très complaisante et libérale, pourtant je sais qu’elle préfèrerait que j’évite ce monde.

Je ne fume pas, mais mes colocs, eux, profitent une fois de temps en temps de la légalisation du cannabis au Canada. Ce soir, entre autres. Et comme chaque fois, ils délirent et leur jubilation déteint sur moi.

— « James, 24 ans, écrivain », précise Jee. Ça te ferait une bonne visibilité.

Dada pouffe de son rire cristallin.

— « James, 24 ans, rien du tout », je corrige.

Je n’ai écrit ni publié aucun livre. Nous rions tous en chœur.

À la télé, le participant de la saison d’OD chez nous dont l’objectif est de répandre la positivité dans la vies des autres et dont tous les gars ont peur – une bonne peur ; ils le voient comme leur leader – apprend le malentendu, à propos de son ex et lui, qui fait rage sur les réseaux sociaux au Québec, et annonce qu’il ne pouvait pas légalement divulguer sa participation à l’émission.

— Imaginez l’été prochain, fabule Marc, ça fait trois semaines que James n’est plus à l’appart, aucune nouvelle, disparu, on s’inquiète full, on contacte sa famille et la police et tout, et tout d’un coup il apparaît sur le tapis rouge! « Salut les filles, moi c’est James… »

Les Francis et Francine s’esclaffent, et encore plus Jee et Dada. Ces deux-là roulent par terre. Mais qui sait, peut-être vais-je réellement disparaître et m’absenter de l’appart pendant quelques mois… Advienne tempura!

 

P.S. Oh! by the way, nous savions tous que Karine n’avait pas changé.


Méchant changement

Moi, James, aussi connu sous l’alias Francis III, je ne veux pas me vanter, mais mon carnet de contact déborde de célébrités.

D’abord, un échange avec Adama Gros Big. Après un éclair de génie, je lui ai proposé :

— Yo! Start une compagnie de supplément de protéines nommée Gros big et le slogan est : « Gros big. Grow big! »

Sa réponse :

— Hahahahaha wow j’avoue que c’est quand même bon!! Un jour peut-être!!

Ensuite, rien de nouveau, j’ai rencontré et discuté avec Jay du Temple en Nouvelle-Zélande. Nous avons voyagé ensemble l’instant d’une minute, après quoi nous avons échangé des messages sur Instagram, mais malheureusement – heureusement –, depuis le visionnement du documentaire The Social Dilemma, j’ai supprimé mon compte, et en même temps, toutes évidences de notre conversation. Mais je n’ai qu’une parole, nous avons bel et bien communiqué.

Enfin, le dernier mais non le moindre : Stéphane Bellavance! Je lui ai écrit :

— Salut Stéphane!! Mes colocataires et moi faisons des rénos à l’appart, et nous nous demandions si tu n’avais pas un patron du graffiti mural de Méchant changement qui traînerait dans le fond de ta garde-robe?

 J’ai appris à la dur que Stéphane aime se faire courir après. Une semaine plus tard, n’ayant reçu aucune réponse, j’ai récidivé avec une nouvelle approche, cette fois plus astucieuse :

— Rebonjour! Ma petite sœur est fan de Génial!, ainsi elle aimerait énormément avoir le graffiti de Méchant changement sur son mur. Pensez-vous avoir un patron en trop?

À ce message j’ai joint une photo de « ma petite sœur » Dada, revêtue d’un sarreau, de lunettes de protection scientifiques pendouillant d’une poche, et d’un nœud papillon rose autour du collet.

Bon, j’avoue, Dada n’est pas ma vraie petite sœur. En fait, sa mère accoucha avant la mienne. Mais un jour, alors qu’elle visitait la clinique dentaire pour son nettoyage annuel, une nouvelle dentiste voulut faire connaissance :

— Donc tu es en quelle année?

— Je viens de finir mon bac, répondit Dada la tête haute. J’entame présentement la maîtrise.

— Oh mon dieu! s’affola honteusement la dentiste. Excuse-moi! Je pensais que tu étais en secondaire cinq! Je suis tellement désolé…

Eh oui! Dada a une baby face. Tout sourire, mignonne. Comment Stéphane pourrait-il résister à sa candeur croquante de jeune fille?

Bon… J’attends toujours sa réponse, mais je ne doute pas une seconde qu’elle viendra un jour se déposer dans ma boîte de messages.

 

Edit : toujours pas de réponse; toujours pas de graffiti.

 

Galèrapagos

Perdu entre un ciel tempêtueux et une mer déchaînée, un bateau tangue et affronte bravement la tempête. Si l’œil du cyclone désigne l’accalmie, nous voilà dans son anus.

À la barre, Dada défie l’océan terrible. À la hune, Marc sonde les horizons en promesse de terre. Sa tête surplombe celle du mât. Sur le pont, les vagues m’éclaboussent et me lancent de bâbord à tribord parmi la course des barils. Je ballotte et je hisse les voiles. Dans la calle, Jee boit sereinement une bouteille de rhum, imperturbable dans son hamac. Les Francis et Francine luttent contre vents et marées.

Étouffé par les rugissements du tonnerre, un murmure presque inaudible s’égare dans les vents et voyage jusqu’aux oreilles de Marc. Il scrute la mer sombre… et n’y discerne que houle et écume.

Le navire heurte les vagues ; les vagues heurtent le navire.

— Au secours! Aidez-moi!

Un appel résonne de nouveau, distinct cette fois-ci, alors que l’orage reprend son souffle de son dernier grondement. Le regard de Marc suit la provenance de l’écho et se fige.

— Matelots! Un homme à la mer! Une homme à la mer!

De son bras tendu il pointe une minuscule tache noire dans l’ombre d’une vague monstrueuse : une chaloupe intrépide à la dérive. Je cours à bâbord. Le raz-de-marée emprisonne l’embarcation dans sa pogne et la catapulte. Le titan des mers plonge par-dessus mes yeux, par-dessus le pont, et se déferle dans l’océan à tribord. Un cri chute du ciel et le naufragé tombe sur son coccyx.

— Aïe!

Il se lève posément et se masse les fesses.

— Hey salut! s’exclame-t-il tout bonnement.

Le vrai, le seul, l’unique, celui même qui nous attribua les noms de Francis à la pendaison de crémaillère.

— Rom! je m’écrie.

— Rom!? s’étonne Marc en regardant vers le pont.

— Rom? s’interroge douteusement Dada.

— Plus de rhum? échappe Jee entre deux rots.

— Eh oui! annonce Rom. Haha!

L’océan se déchaîne toujours, la foudre foudroie, le tonnerre tonne, et un marin de plus sur le pont. Tequila – du rhum pour Jee –, Heineken, pas le temps de niaiser! Je lui lance les cordages. Pourquoi? Aucune idée. Aucun Francis ne sait naviguer, mais les cordages reviennent toujours à un moment ou à un autre dans les films de pirates. Je me dis bien qu’ils doivent servir à quelque chose.

Soudainement, un hurlement de panique retentit des cieux, de la hune, une voix tremblante et terrorisée. Pétrifié, Marc pointe un gouffre dans l’océan.

— Maelström! Maelström! Nous sommes condamnés!

Droit devant, des eaux noires et sinistres tourbillonnent et perforent la surface tempêtueuse de la mer. Un trou béant, la porte des enfers. Le bateau fonce tout droit vers l’abysse, vers la mort, et ni même Capitaine Dada ne peut dévier notre trajectoire. Le destin avait quitté le navire pour plonger par-dessus bord.

Marc s’agenouille devant les forces de la nature. Dans un dernier élan d’espoir, une prière devant le cœur, il cherche parmi les nuages ténébreux un signe de présence divine, une faille d’où jaillirait une lueur, n’importe quoi. Nul dieu ne répond. Une nuit opaque engouffre les cieux.

Seul un miracle peut désormais nous sauver.

 

Le sifflement du vent, le cri des goélands, le bruit des vagues. Le souffle d’une respiration. La mienne. Ma poitrine se gonfle et se dégonfle. Le cliquetis des pinces qui s’ouvrent et se referment, puis une douleur aiguë au gros orteil.

— Aïe!

Je suis en vie.

Mes yeux s’ouvrent sur les décombres d’un navire. Je reconnais les couleurs et matériaux de notre embarcation, et peinturé sur des planches de bois, Franciscains, le nom du bateau. Un objet pointu tente de se frayer un chemin entre mes omoplates. Mon corps est endolori, mais en frétillant prudemment mes membres un par un, je ne ressens aucune fracture.

Comment me suis-je retrouvé là? Un mal de tête m’accable. Je me souviens d’une croisière en mer avec les Francis, direction les îles Galápagos, d’un ciel bleu, de bières froides et de sirènes, puis… Une tempête! Des eaux impétueuses, des nuages sombres, de la foudre et du tonnerre, un raz-de-marée et un naufragé à la dérive dans une chaloupe – non, mais à quoi pensait-il!? –, Rom! et un maelström, un trou noir sans fin, puis l’obscurité totale.

Je me lève doucement. Un coquillage repose dans ma silhouette étampée dans le sable. Un crabe se dandine sur la plage. J’examine les alentours. Des débris par-ci, un baril de rhum percé et un coffre par-là. Aucun signe des Francis et Francine, ni de Rom.

Je fouille à l’aveuglette dans le coffre et cache trois items dans les poches de mes pantalons amples de marin. Un fusil pirate, une balle ordinaire et une balle chemisée dum-dum qui pénètre même le métal. Quels étranges objets! Je ne savais même pas que nous trimbalions des armes lors de notre croisière.

Je me hasarde hors des décombres. Je me situe à la lisière d’une forêt sur ce qui semble être une île. Étions-nous arrivés aux îles Galápagos après tout? Plus loin sur la plage, j’aperçois mes compagnons. Leurs culottes de matelot paraissent autant bourrées que les miennes, trois items dans les poches.

En cercle, nous planifions une stratégie afin de survivre et s’échapper de cette île. Il nous faut de l’eau et de la nourriture pour tout le monde, six billots de bois par radeau, un radeau par personne.

Les conditions météorologiques favorables en cette première journée, je vais chercher de l’eau pour l’équipe. Capitaine Dada, énergique comme elle est, peut se permette deux actions par jour avant de s’essouffler, mais elle mange et boit deux fois plus de provisions. Les gars, téméraires, s’aventurent dans la jungle couper du bois. Jee et Rom reviennent les mains pleines, Marc, mordu par un serpent. Sa guérison s’étale sur deux jours, ainsi il se repose le lendemain alors que nous poursuivons l’avitaillement. J’en prends bonne note.

Récolter du bois, pêcher du poisson et trouver de l’eau fraîche devient notre quotidien. Parfois, l’un d’entre nous, plus égoïste, profite de l’inattention des autres, occupés à leur tâches, pour se risquer dans les décombres de Franciscains et y dénicher des bibelots. J’y suis moi-même allé, et y ai trouvé un fouet.

Un jour, un lutin magique émerge de la jungle et nous propose un marché : défausser deux items en échange de nourriture. Les Francis et Francine et Rom se zieutent tous du coin de l’œil, méfiants. Jee concède une de ses possessions, qui offrira la seconde? Je touche mes poches. Deux balles, un fusil et un fouet. Dans une optique pacifique, j’aimerais que tous les cinq nous nous échappions de l’île, ainsi je ne considère pas utiliser mon arme, mais qui sait…

Je me départis de la balle ordinaire, et conserve la dum-dum. Tous se tournent vers moi et me fixent avec d’énormes yeux ronds, leurs bouches grandes ouvertes. Il faut croire que mes amis ne sont pas aussi pacifistes que moi ; ils n’auraient jamais jeté une balle. J’en prends bonne note.

Un autre jour, Jee sort de sa poche un capteur de métal. De notre campement, nous l’observons tous fouiller le rafiot et se remplir les poches. Fusil? Balle? Tôle? Il nous dit n’avoir trouvé qu’une tôle, mais comment lui faire confiance?

Sous une nuit étoilée, une soudaine envie de pisser me réveille. Je vide ma vessie à l’orée des bois, à l’affut des serpents. Alors que je retourne à ma couchette, une voix capte mon ouïe en provenance du feu. Je m’approche subtilement, camouflé dans l’ombre de la nuit. Assis sur une roche, solitaire, Jee parle aux flammes. A-t-il viré dingue? Je tends l’oreille.

— Tuer. Tuer. Tuer. Est-il fou James? Jeter une balle! Moi, j’aurais tué sans hésitation et crissé mon camp d’ici! Tuer. Tuer…

Qu’ai-je entendu! Je retourne silencieusement me coucher, comme si de rien n’était.

En quelques jours nous arrivons à construire un radeau. Rom, Marc, Jee et Dada tombent tous malade du venin d’un serpent un jour ou l’autre. Le moment tant redouté arrive : le poisson manque afin de nourrir les six bouches – Dada compte pour deux avec sa grosse bedaine!

Un vote. Le camp passe au vote. À chaque jour, un nouveau chef est élu dans le groupe. Me revient aujourd’hui la lourde responsabilité de leader. Dada me supplie du regard ; consommant le double des provisions, elle se sait en danger et elle a peur – une bonne peur ; ils me voient comme leur leader.

En tant que chef, je gère le décompte pour le vote. Je n’attends pas une seconde. Trois, deux, un, tous pointent l’ami qu’ils souhaitent sacrifier. Deux votes sur Jee, deux sur Dada, et Marc vote pour moi – j’en prends bonne note. Intéressant. Aussi, en tant que chef, je tranche en cas d’égalité.

Je sens soudainement une puissance envahir mon corps. Je suis invincible! Gros power trip!

Dans les pleurs et les lamentations nous observons passivement Dada se noyer dans la mer.

Mais elle n’est pas le naufragé que je crains…

BANG! Je souffle la fumée qui émane de la bouche de mon fusil. La vie s’évapore des yeux furibonds de Jee alors que son corps inerte s’affale sur le sable. Sa tôle avait échoué à le protéger d’une balle dum-dum.

— Hein!? s’écrient avec surprise Rom, Marc et le fantôme de Dada.

Personne ne s’attendait à ce que pacifiste défausse-une-balle James assassine impitoyablement Jee. À sa mort, Marc et moi se situons à ses côtés. Tels des charognards nous déchirons son cadavre en lambeau, le dépouillons et volons les objets cachés dans ses poches. Une toute petite bouteille de rhum – évidemment, le soulon! –, un sandwich, et deux nouvelles balles!

J’entends de nouveau le fantôme de Jee, assis sur une roche, seul autour du feu, chuchoter aux flammes.

— Tuer. Tuer. Tuer. Est-il fou James? Jeter une balle! Moi, j’aurais tué sans hésitation et crissé mon camp d’ici! Tuer. Tuer…

Je recharge mon gun et fusille Marc et Rom. BANG! BANG! Je souffle la fumée une fois de plus. Le canon de l’arme brule. Blême, Rom tombe dans le sable. Son sang se mélange dans une flaque à celui de Jee.

Mon regard se tourne vers Marc, confus. Il sourit, debout, triomphant, et remonte son gilet. Le métal de sa tôle brille à la lumière du soleil. Le malin avait plus d’un tour dans son sac. But so do I…

C’est à mon tour de vaquer à ma tâche journalière. Récolter du bois, pêcher du poisson ou trouver de l’eau? Il ne manque que deux bois à la construction d’un second radeau, et ainsi assurer l’échappatoire à Marc et moi, mais les bacs de nourriture sont vides.

Tout à coup, les cieux s’illuminent et clignotent. Alerte à la Jay! Capitaine Twist me murmure alors à l’oreille et me rappelle qu’une personne malade du venin d’un serpent dort toute une journée afin de guérir.

Je sors mon fouet et assujettis Marc à ma tyrannie. Je lui impose d’aller récolter du bois à ma place, six billots de bois, autant que ses bras puissent contenir, au plus profond de la forêt. Marc s’enrage et se révolte, mais la pointe tranchante de mon fouet lui taillade le dos et le convainc de s’agenouiller devant ma suprématie.

Il s’aventure dans la jungle et en ressort les mains vides, le tint pâle, et les bras et les jambes remplis de morsures.

— HAHAHAHAHA!!!

Mon rire diabolique retentit dans l’île entière. Tous ses oiseaux s’envolent et fuient ma cruauté.

Le lendemain, alors qu’il dort profondément, je garoche son corps mou à la mer. Un sourire étampé aux lèvres, je savoure ma survie alors que Marc coule dans les eaux suffocantes de l’océan, où il rejoindra bientôt sa bien-aimée.

J’ouvre la toute petite bouteille de rhum à Jee, je croque dans mon délicieux sandwich, et je criss mon camp de l’île sur le radeau.

 

Le Nouvel An

Dans ce recueil je pensais d’abord n’écrire que des nouvelles joyeuses pour divertir, pour faire oublier l’apocalypse, mais parfois, on se divertit d’un mal, on l’oublie à cause d’une blessure plus grave ailleurs.

Dans ce recueil je pensais d’abord n’écrire que des nouvelles collectives figurant au moins un autre Francis en plus de moi-même, j’espérais ne pas sombrer dans l’égocentrisme de mes pensées et mes sentiments, pas trop profondément, en tout cas ; mais ce soir, il n’y a que les profondeurs.

Je suis seul dans l’appartement. Les Francis et Francine s’entourent tous de leurs êtres chers. Jee chez sa famille, Marc et Dada chez la famille de l’un. En couple, la famille de l’autre devient sienne. Moi, j’appartiens aussi à au moins une famille, néanmoins, les circonstances pandémiques – mais surtout les restrictions imposées par le gouvernement – nous séparent. Ainsi, je suis seul au monde. Je « célèbre » le Nouvel An. Aujourd’hui, ce soir, trente et un décembre, vingt-deux heures, prêt à tourner la page sur ma pire année de vie, mais seul, ce maigre bout de papier pèse trop lourd, mon corps s’écrase sous la page.

Couché dans mon lit, je fixe le plafond blanc, sale et sombre malgré la lumière tamisée de ma lampe de chevet. Ma chambre se situe dans le sous-sol de l’appartement. Il fait froid. L’ambiance se nuance dans une monotonie de gris. Sous les couvertures se réchauffent mes jambes habillées, toutefois je ne m’y abrite pas pour dormir. Je ne devrais pas dormir : c’est le Nouvel An. Je devrais célébrer, éveiller jusqu’à minuit, à m’écrier : « cinq, quatre, trois, deux, un, bonne année! », mais au lieu je fixe le plafond. Je n’ai pas la tête à fêter. Une année d’achevée – enfin ; une nouvelle devant moi, de quoi repartir à zéro, une année meilleure, on croise les doigts. Passer à autres choses. À de meilleures choses — je déteste cette mentalité. Je préférerais regarder l’année 2020 et désirer la revivre. En être nostalgique  une nostalgie ravie plutôt que mélancolique.

J’ai appris hier que mon ami était parti. Loin, infiniment trop loin. Une overdose. De quoi, je l’ignore. Sûrement le fentanyl coupé dans les drogues. Un autre ami m’a appris la nouvelle au téléphone, je n’osais pas questionner davantage. L’appel a été bref et suffocant. Je me doutais de ce qui était arriver, mais je m’astreignais à ne pas sauter aux conclusions, à ne pas m’attrister sans savoir. Maintenant, je sais. Mon ami est décédé.

J’ignore si je devrais prononcer, épeler son nom. À mes yeux, il mérite d’être remémoré, mais qu’en est-il d’à ses yeux? Ses paupières closes étouffent ses murmures. Voudrait-il être célèbre? Aimerait-il que tout le monde sache? Puis-je dévoiler ce secret? Est-ce un secret? Tant de questions auxquelles mon ami ne répondra jamais. Dans le doute, je demeure silencieux. Au moins, il mérite une lettre majuscule, plus que l’impitoyable dieu qui déroba sa vie. Mon ami est Il, Lui. dieu peut aller se faire foutre.

Je pense à mes amis et à mon frère qui étaient plus près de Lui que moi, je m’attriste pour eux. Je ne sais pas si ma peine m’est aussi vouée. Puis-je être triste? Pourquoi devrais-je l’être? Je ne L’ai pas vu depuis l’été dernier, nous nous sommes brièvement parlé au téléphone au début d’octobre, ça fait deux mois que je n’ai pas demandé de ses nouvelles. Je ne L’aurais pas vu avant l’été prochain. Mort ou vivant, Il demeure loin. Sa mort ne change rien au temps que nous n’aurions pas passé ensemble.

L’été dernier, j’avais dit à mon frère que j’habiterais en colocation avec lui seulement s’Il emménageait avec nous. L’idée avait trotté dans nos têtes quelque temps, mais je me doutais bien qu’elle n’était que jetée en l’air, sans pesanteur, qu’aucun de nous ne mettrait d’efforts nécessaires à sa réalisation. Et puis, Il allait cueillir des pommes au début de l’automne et je devais déjà être loger. Nos horaires ne s’accordaient pas. C’est aux pommes que je Lui ai dernièrement parlé. Je ne L’ai pas téléphoné, pas Lui : j’appelais un ami commun avec qui Il cueillait. L’ami me L’avait rapidement passé, une minute au bout du fil, le temps de se saluer et de dire que ça allait.

Je me souviens de Lui, de sa bedaine de bière, Il buvait beaucoup trop. Je Le niaisais toujours sur la gravité de sa dépendance à l’alcool. Il en riait timidement, connaissant les effets néfastes sur sa santé. Il m’a déjà parlé, dans l’intimité d’une soirée arrosée, de son père alcoolique. Je ne crois pas aux excuses, mais que ce soit une excuse ou non n’importe pas. Cette même soirée, Il m’a dit voir de son frère en moi. Je l’ai pris comme un compliment, j’ai répondu que nous étions des frères. Nous avons conclu la discussion par un câlin, je lui ai dit « love you brother », Il m’a répondu.

C’est le Nouvel An, je « célèbre » avec aucune de mes familles.

Je fixe le plafond, j’écoute de la musique, je verse quelques larmes. Ruissellent-elles sur mes joues en souvenir de Lui, chagrinées par sa mort, ou pour moi-même, parce que je me morfonds dans mon lit à ne rien faire, à perdre délibérément ma vie, moi. L’ami des pommes a écrit dans la conversation de notre famille d’amis voyageurs : « buvez une bière pour Lui, Il ne voudrait pas de larmes ce soir. » Il a bien raison, mais je n’ai pas envie de boire. La bière me cause des maux de ventre et un goût stagnant d’écume dans la bouche. Encore plus depuis hier. Plus que jamais, la bière me fait vomir.

J’ignore pourquoi je vis. Pas que je troquerais ma vie pour la sienne ; Il ne savait probablement pas plus que moi. Mais à quoi bon vivre coucher, toujours dans son lit, sans fêter le Nouvel An, à fixer le plafond, tous les jours?

Cinq, quatre, trois, deux, un, je m’endors sans ne jamais Lui souhaiter une bonne année.


La factrice

Au sous-sol, Jee et moi vaquons à nos occupations, chacun dans sa chambre. À l’étage, Marc travaille dans le bureau-bibliothèque-salle-à-piano, et Dada poursuit ses recherches, installée à la table de la cuisine. Chacun dans sa bulle, solitaire. Le temps n’existe plus hors de la concentration. Quelle heure est-il? Un silence monopolise l’appartement –

Monopolisait.

— Hey les gars! cri Marc du haut des marches, excité.

Jee et moi montons, intrigués. Dada délaisse sa station et traverse le salon. Un sourire enfantin rayonne dans le visage de Marc. Il débagoule son histoire.

— Yo, j’étais à la toilette, je sors, et en même temps la factrice passe nous porter le courrier. On a eu un eye contact à travers la fenêtre et elle m’a souri. Souri, j’vous dit! C’est sûr qu’elle a aimé sa surprise!

Oh my God! s’exclame Jee.

Whatson! s’écrie Dada.

Je suis tout aussi énervé.

Quel heure est-il? : plus ou moins treize heure, l’heure à laquelle la factrice livre notre courrier, toujours.

J’aperçus la factrice pour la première fois il y a quelques mois. Une jolie rousse. Quelques jours plus tard, Jee me demandait si j’avais vu la factrice. « Ben oui! », je répondis alors. « Elle est super belle! » Mais de sitôt, nous cessâmes de l’apercevoir. Disparue sans aucune trace, aucune explication. Ses cheveux enflammés n’étincelaient plus par-delà la fenêtre. Nous la crûmes perdue à jamais.

Jusqu’à récemment, alors qu’un après-midi ensoleillé, Marc nous déballe : « Les gars, avez-vous vu la factrice!? » Jee et moi jubilions, bondissant sur place. L’intonation dans la voix de Marc ne peut désigner qu’une seule : elle est de retour, la jolie factrice! Assis au bureau, face à la fenêtre, Marc la voit presque tous les jours. Le chanceux! Depuis, nous échafaudons des plans pour entrer en contact avec elle.

Jee et moi parlions de prendre le thé ou un chocolat chaud sur le porche, s’installer quelques minutes avant treize heure dans nos deux chaises extérieures, avec, quel miraculeux adon, une troisième tasse de boisson chaude, attendant patiemment, fumant, une troisième paires de lèvres pour siroter son contenu. Et comme ses lèvres doivent être douces, la jolie factrice!

Hier, j’ai laissé une note au-dessus de la boîte aux lettres, « à notre factrice favorite », avec un chocolat emballé, une petite gâterie-cadeau ; mais peut-être ne recevions-nous aucun courrier cette journée-là, car elle n’est jamais apparue à notre entrée. Je le sais ; je lisais mon livre dans le salon, guettant de l’oreille et du coin de l’œil son arrivée, mais aucune silhouette n’éclipsa la vue de la rue à la fenêtre, et aucun pas ne retentit sur le porche ; on l’aurait entendu à travers l’appartement entier : les bruits résonnent assez forts avec nos murs en carton.

La surprise m’était complètement sortie de la tête. À l’instant même, la factrice croque peut-être dans son chocolat!

— Mais là, poursuit Marc, elle va penser que c’est moi qui lui ai donné.

À savoir que Marc est en couple avec Dada. Autant nous jubilons à propos de la factrice, ce n’est pour lui qu’une blague ; il ne tromperait jamais Dada. Marc est un bon gars! Et je préfère ça ainsi : un rival de moins dans la course. Seuls Jee et moi nous battrons pour la factrice!

— Pas toi, Marc, corrige Jee.

Il feuillète le courrier. Aucune lettre à nos noms. Les anciens locataires ont oublié de changer leur adresse. Notre boîte aux lettres est pleine de leurs factures. Jee en prend une et lit le destinataire dans le coin supérieur gauche :

— Luc Fortier!

La factrice n’a aucune idée de qui nous sommes. Je n’existe même pas à ses yeux. Mon cœur suffoque.

 

Le magnifique quartier Montcalm m’a introduit cet hiver à un nouveau passe-temps : le patin. Le temps s’écoule si vite sur la patinoire, mes patins balayant tout souci à geler dans mes traces. Fréquemment, je visite l’anneau de glace des Plaines d’Abraham, où je glisse sur mes deux lames de métal, en compagnie parfois de mes colocs, parfois d’amis, parfois solitaire et serein de l’être.

Jee, mon plus assidu compagnon, enfile sa combine cosmique (une combine de ski couverte d’étoiles et de galaxies) dans sa chambre au sous-sol. Dans l’entrée, je revêts mes habits de neige lorsque la factrice apparaît à la fenêtre, à quelques pouces de mon visage, si ce n’est de la porte qui nous sépare. Si près que mes narines rêvent à son doux parfum. Elle dépose le courrier dans la boîte aux lettres et s’évapore telle une brise d’été dans le froid hiver. Un mirage. Une étoile que j’observe filer chez le voisin.

Jee monte et me tire de ma rêverie.

— Qu’est-ce tu regardes? On dirait que t’as vu un fantôme.

— Mieux, je réponds distraitement. Un ange. La factrice.

Jee se précipite à la fenêtre, d’où nous la contemplons impuissamment tourner le coin de rue et disparaître derrière des immeubles.

— J’peux pas croire que je l’ai manqué, se navre Jee.

Il endosse son manteau et attache sa tuque, alors que je lace mes bottes. Patins à l’épaule, emmitouflés dans nos multiples couches, nous avons l’air de joueurs professionnels de la LNH. Il y a deux semaines, je frimais pour épater mes amis, vantant mon adresse sur la glace, lorsqu’un gourou du patin, ses longs cheveux dans le vent, ses mains jointes derrière son dos courbé, s’arrêta pour complimenter mon freinage. Depuis, Jee chante que les Canadiens de Montréal vont bientôt me repêcher.

Nous sortons, traversons le porche et le chemin qui mène à la rue, puis je tourne à droite, direction l’anneau de glace, mais Jee ne suit pas, bifurquant à gauche.

— Tu vas où? je l’interroge, puis, pointant du doigt : la patinoire est par là.

— En effet, mais ce qu’on veut vraiment est de ce côté.

Je hausse un sourcil, perplexe. Jee réponds à ma confusion par un clin d’œil.

— La factrice nous attend.

Un sourire narquois se dessine sur mes lèvres. J’aime comment le cerveau de Jee fonctionne. Mais à ce rythme, il va conquérir la factrice avant moi. Je vais devoir passer à la vitesse supérieure si je désire demeurer dans la course. Je fais demi-tour.

Aussitôt le coin de rue tourné, nous apercevons la factrice droit devant, marchant dans notre direction. Quel ingénieux plan! J’aurai tout qu’un angle pour admirer sa beauté. Mais bon, mieux vaut que nos regards animaux ne la harcèlent pas, je vais faire preuve de pudeur. L’homme n’est pas une bête, après tout. Je me demande si Jee partage les mêmes pensées, s’il retient également ses regards.

Chaque pas nous mène un peu plus près de la factrice. J’ose lever les yeux du sol pour les poser sur sa silhouette. Tout le monde connait le dicton : « belle de loin, mais loin d’être belle. » Je l’ai examiné de près, la factrice. J’ai même presque reniflé son parfum. La distance n’ensorcèle pas mes yeux. Belle de loin, mais loin d’être – belle!

Nous avançons. Plus que quelques pas avant le fatidique face à face. J’inspire grandement et conserve l’air dans mes poumons, fébrile. Elle approche. Elle est juste là. Si près. Je fixe toujours le trottoir. Le bout de sa botte apparaît dans mon champ de vision et je lève les yeux, un lever de soleil inversé, espérant la plus sublime des vues.

Aussitôt, la factrice esquive mon voyeurisme et, sa longue chevelure rousse ondulant dans le vent, elle s’éclipse dans un bâtiment, où, l’histoire suppose, elle trie – ou feint de trier – le courrier.

Je n’ai pas même attrapé une lueur de son visage rayonnant! Quel coup d’œil! Tout ce détour pour rien!

Je tire Jee par les oreilles jusqu’à la patinoire.

 

Par coutume franciscaine, tous assis dans le salon, les Francis tendent l’oreille alors que Dada lit à haute voix ma dernière nouvelle, celle de la factrice et sa surprise chocolatée.

— … J’aperçus la factrice pour la première fois il y a quelques mois. Une jolie rousse. Quelques jours plus –

What? interrompt Marc en gloussant. La factrice n’est pas rousse.

— Hein, t’as raison, renchérit Dada accompagnée de son rire cristallin. Me semble qu’elle a les cheveux bruns.

— Ben, s’interpose Jee dans une tentative de médiation, elle a quelques reflets roux, quand même…

Mais Jee, mon seul allié, s’écrase sous les regards intimidants de Marc et Dada, confiants en leur vision et perception des couleurs.

— Peut-être… hésite-t-il désormais. Ok, c’est bon, elle est brune!

Come on guys! soupiré-je. Un peu d’indulgence pour mon daltonisme!

À chaque fois, c’est pareil : on parle de guerre contre la discrimination de couleur, et après on moque les aveugles des couleurs. Au moins, je me console de la joie et des rires des autres. Mais bon, réalité et conclusion étant : la factrice n’est peut-être pas si rousse après tout.

 

Je devais appeler l’agente d’aide à l’emploi

Bonjour Madame,

Il était 12h48 lorsque je me suis souvenu que je devais vous appeler. Je pensais alors l'appel cédulé à 13h, mais dans le doute j'ai ouvert mon agenda et j'ai vu l'appel à 13h30. Vers 13h la factrice est passée à la porte, et dans la boîte aux lettres j'ai déterré le roman que j'attends depuis des jours, dont la lecture dans un cadre scolaire est due à mercredi. Je me suis assis, ma tisane dans sa soucoupe et le roman entre mes mains. En tournant la page couverture, dans un même mouvement, j'ai accidentellement balayé la notion du temps.

Si je vous ai fait perdre votre temps, et peut-être même fâché, je comprendrais que vous ne vouliez pas reprendre l'appel. Sinon, je vais régler une alarme sur mon téléphone la prochaine fois. Je peux demain, mardi, entre midi et 18h, et mercredi, après midi.

Désolé pour tout ce désordre et ses conséquences,

Francis III

 

Encore des dégâts d’eau!

Nico et Amé se promènent ce soir dans les ruelles du Vieux-Québec, longeant les commerces sous les lumières de la rue St-Jean. Une fine neige virevolte, se faufile et fond dans les craques de leurs tuque, manteau et bottes, même qu’Amé frémit lorsqu’un flocon atterrit sur sa nuque.

À contre cœur, Grégory Charles et Tchentchen les accompagnent. Alors que les poils ventraux de Greg effleurent l’asphalte, la corpulente bedaine de Tchentchen avale entièrement ses pattes – le chat obèse roule plutôt que de marcher –, ainsi il se blottit dans les bras de sa maitresse et, du haut de sa chaise à porteuse, il nargue Greg, qui, légèrement moins gros, moins pitoyable, s’étrangle à tenter de se libérer de la laisse à son cou, que Nico s’amuse avec un malin plaisir à tirer.

La nuit tombe plus tôt en hiver, ainsi les étoiles envahissent déjà le ciel lorsque le couple et les deux chats se dirigent vers leur appartement, logement au-dessus de celui des Francis et Francine. Ils montent à l’étage, leurs pas vibrant dans la cage d’escalier. En se déshabillant, Nico réalise que ses pieds dégouttent tellement la neige tombante et la gadoue les a détrempés.

— Caliss de bottes à marde!

À bout de bras, il catapulte ses bottes contre un mur – mur de carton, d’ailleurs, qui se déchire à l’impact. Avec difficulté, car l’humidité les rend collantes, Nico enlève ses chaussettes mouillées, puis, à bout de nerfs, il les étend sur le radiateur afin qu’elles sèchent, et lance la balle avec Gregory Charles pour se calmer.

 

Les cloches de minuit résonnent à intervalle mesuré, incessantes, dans l’appartement endormi. Hormis qu’il est minuit passé, qu’après douze coups les cloches ne cessent de sonner, et qu’en fait, il n’y a pas de cloche, pas même d’horloge, dans l’appartement. Tout de même, les éclats bruissent toujours dans la nuit, dans la chambre de Marc et Dada, qui n’empêchent de les réveiller. Dada se tourne et s’entremêle dans les couvertures avant de dire à son voisin, d’une voix léthargique qu’il pourrait qualifier de mignonne :

— Encore quinze minutes s’te plaît.

Couché sur le dos, Marc étire son long bras hors du lit et cherche le réveille-matin, palpant de la main par-ci, tâtant des doigts par-là, le vide, le mur, la table de chevet, la lampe de nuit, et enfin, mettant la main sur le réveille-matin, il écrase machinalement le bouton snooze, dont il connait par habitude l’emplacement, après l’avoir pesé deux / trois fois chaque matin de sa vie. Mais les coups de la sonnerie s’entêtent à ne pas se taire, ainsi Marc pèse encore et encore jusqu’à aplatir le bouton et l’enfoncer dans les entrailles de la machine, sans succès : le bruit persiste, désormais les dizaines de coups de minuit. Un grognement rauque s’échappe entre ses babines closes.

— Qu’est-ce qu’y’a? demande Dada en enterrant sa tête dans l’oreiller.

— C’est pas le réveille-matin.

— Hein?

Dada se redresse et frotte ses yeux croutés avant de les ouvrir péniblement. Ni la nuit à travers la fenêtre ni l’obscurité de la pièce ne semblent perturbés dans leur sommeil. Sauf Marc et Dada, l’atmosphère dort profondément sans égard au bruit incessant, qui semble provenir de l’entrée de la chambre, près de la porte et de la fenêtre, plutôt que de la table de chevet où roupille aussi le réveille-matin. Tranquillement, ses yeux s’adaptent à la noirceur, pour enfin apercevoir un reflet de lune choir du plafond et éclater au pied du lit, une lune pleurant dans la nuit étoilée, ses larmes noyant le plancher de la chambre.

— Esti, maugrée Dada. L’eau goutte du plafond.

Marc grommèle, ses yeux fermés, et cherche à tâtons son téléphone cellulaire de la main.

— J’vais appeler Beurny.

— Ben voyons, Marc! Y’est genre deux heures du matin.

Marc marmonne inintelligiblement avant de s’enfouir sous les draps. Seul un sourd et subtil ronflement réapparaît. Abandonnée à régler seule cette affaire, Dada se lève, sort de la chambre et revient quelques secondes plus tard avec deux guenilles et un sceau, soit l’énorme pot Star Wars à popcorn de Marc. Elle lance une première guenille au plancher afin d’absorber le dégât, et dépose ensuite le sceau par-dessus, au fond duquel elle plonge la seconde guenille afin d’étouffer le bruit des gouttes qui frappent le plastique. Puis, sans plus un souci pour la fuite d’eau, elle se glisse sous les couvertures et se rendort comme si elle ne s’était jamais éveillée, tel une somnambule après sa ronde nocturne.

 

Les cloches de minuit sonnent de nouveau, mais cette fois, c’est bien le réveille-matin. Après deux / trois snooze, Marc éteint l’alarme et lui et Dada se haussent dans le lit. Le soleil plombe par la fenêtre sans rideau, le mur au-dessus du cadre moisi par une infiltration d’eau plus ancienne que notre bail, et ainsi, le mur trop fragile pour soutenir une tringle.

Plouc. Plouc. Plouc…

Des photons de soleil s’effondre du plafond, un soleil dont les flammes s’effritent, ses rayons éclatant au pied du lit, s’assombrissant dans les profondeurs d’un pot Star Wars rempli d’eau. Marc et Dada se regardent, désespérés. Une journée qui se lève du mauvais pied. D’ailleurs, parlant de pied :

— Tu ne trouves pas que ça pue? demande Dada en reniflant l’air.

— Ouain, un peu… Ark, ça empeste!

À quatre pattes, telles de petites souris appâtées par les effluves d’un fromage, Marc et Dada sortent des couvertures et flairent l’odeur nauséabonde, une odeur de fromage. Des souris, en effet. Les relents les orientent vers la source miasmatique, leurs paupières closes, guidés seulement par leur odorat, jusqu’à ce que des gouttes pleuvent sur leur tête, puis que leur visage plonge dans le sceau, la goutte au nez, le fromage dans les narines.

— Beurk! s’écrient-ils en se pinçant le nez. Ça pue les pieds de Nico!

 

Marc passe un coup de fil rapido-presto vers huit heure – si tôt, moi-même je dors encore –, mais semble-t-il que Beurny répond, puisqu’il apparaît en après-midi. À son affaire, notre proprio! Bien que l’escalier languisse toujours : la majorité des marches sont posées, mais je crains que les autres ne rencontrent jamais leurs sœurs. D’ailleurs, les marches ne sont pas garnies de la moquette dont il nous a dit trois fois avoir commandées, mais de bois. Et depuis l’histoire de la toilette brisée, quelques tuiles manquent à l’appel dans la salle de bain. Digne d’un propriétaire de logement!

Après quelques explications, Beurny gère la situation et disparaît tantôt chez les voisins, tantôt dans le sous-sol, dans une pièce – si on peut vraiment appeler ça une pièce – poussiéreuse, sale, pleine de toiles d’araignée et de monstres encore plus terrifiants, dont la porte s’ouvre à partir de ma chambre : la salle d’eau, de pompes, électrique – appelez ça comme vous voudrez.

Enfin, il surgit dans le salon et nous explique l’origine de la fuite : la condensation du radiateur à eau des voisins, qui ruissela par leur plancher jusqu’à notre plafond. Le radiateur même sur lequel les chaussettes puantes de Nico séchaient toute la nuit!