Autobiographies

Autoportrait - A2020

Je m’assois en tailleur ; mes jambes ne sont pas assez flexibles pour le seiza. La culture japonaise m’intrigue, mais je n’ai pas le dévouement de m’étirer régulièrement. Je suis plus confortable assis ainsi, mais à chaque dizaine de minutes, j’entrelace la jambe du dessous, écrasée du poids de la seconde, au-dessus.

J’écris. J’écris sans savoir pourquoi, pour qui. La mélodie des touches tapées du clavier d’ordinateur inonde mon cœur d’une joie mystérieuse, d’un sentiment de liberté face aux infinis horizons des mots. Pourtant, les mots s’étouffent en moi. Quels mots méritent leur écrit ? Quelle histoire mérite être contée ? Qu’est-ce qu’une histoire, une vie intéressante ? Mes rêves ne valent pas.

Je ne sais pas ce que je désire. Je voyage pour me découvrir, mais également pour fuir. Je ne suis pas né dans un monde à ma mesure. Je suis nomade, je ne me sentirai jamais chez moi. Je suis seul à l’intérieur de moi-même. Mes relations sont éphémères et superficielles. Je recherche l’authenticité. Ma vie, la vie, n’a pas de but. J’aime croire que la quête de vérité est un dessein éthéré. J’aime croire que mener une vie honnête et vertueuse est moralement bon. J’aime croire qu’un bien absolu existe. J’aime croire.

Je pense savoir ce que j’aime. J’aime l’art, j’aime créer, j’aime l’art créateur. J’aime l’architecture. J’aime la création littéraire. J’aime la musique. J’aime la danse sous toutes ses formes. J’aime le flow art. Plus personnellement, mes mouvements s’hypnotisent sous le rythme du staff. J’aime l’anglais, je pense en anglais, j’écris en anglais ; j’aime l’espagnol, j’aime sa gracieuse mélodie, j’aime son exotisme ; j’aime le japonais, j’aime sa simplicité syntaxique, j’aime sa différence ; j’aime le québécois, j’aime sa facilité innée, j’aime son jargon. J’aime une femme qui ne m’aime pas en retour. Une autre m’aime que je n’aime pas en retour. L’amour est ainsi. Je suis gynophile ; j’aime les femmes : leur parfum enivrant, leurs courbes séduisantes, leur finesse délicate de traits, leur émotivité normalisée, leur souffle et leur chant et leur chaleur. Le conditionnement machiste de la société retient ma sensibilité devant l’homme. Je tombe toujours amoureux de ma meilleure amie. Je suis condamné à ne jamais trouver confidence hors de mon amour. Je déteste mon cœur. Il pompe si fort que, lorsque couché sur mon flanc gauche, ses battements vibrent dans le matelas et résonnent dans mon corps de sorte que je ne puisse dormir. J’aime la beauté. J’aime un beau livre, une belle couverture, de belles pages, une belle écriture, son nostalgique parfum de réminiscence étrangère, sa vie, son histoire, ses émotions contagieuses. J’aime les activités sportives hivernales. J’aime en soirée m’assoir au bord d’un feu dans un chalet avec un chocolat chaud, fatigué, épuisé, les joues rouges, le dégel picotant de mes membres froids, l’hypnotisante danse des flammes et le crépitement du feu. Je n’ai pas de chalet, mais j’aimerais un jour résider dans les bois, une cabane auto-durable minimaliste. J’aime la nature, les paysages, le ruissellement et ses notes musicales, les chauds rayons de soleil qui traversent la voute feuillue d’une forêt pour venir se poser sur un rocher, les myriades de pollens en envol qui transforment les prairies en jour étoilé, le souffle chaleureux d’un vent d’été, la morsure glaciale d’une brise d’hiver. J’aime le mouvement. J’aime la vie. Je n’aime pas le sable ; il irrite et se faufile dans tous les coins. Je n’aime pas la poussière ; elle colle sous mes bas, s’amasse, et pousse à l’éternument. Je n’aime pas la terre ; elle est boueuse et salissante. Je n’aime pas être mouillé hors de l’eau. J’aime le propre, l’ordonné. Je n’aime pas le sale. Je n’aime pas me sentir sale. Je n’aime pas être malade d’une soirée trop arrosée ; je n’aime pas perdre le contrôle de moi-même. Pourtant, j’aime l’entregent du moi saoul, et j’aime le bonheur que me procure la drogue. Autant je déteste l’égoïsme des drogues, cette fuite psychique vers un monde utopique.

J’errais sous les effets de l’acide dans un parc de Motueka, un parc magnifique, majestueux, féérique, magique, pur, rayonnant, un parc utopique. Je baignais dans une lumière divine. Lorsque les effets se dissipèrent après quelques heures, dystopie déroba la perfection de mon imaginaire. Des déchets tapissaient le parc par-ci, sinon poussaient des mauvaises herbes par-là. De sombres nuages éclipsaient le soleil. Une brise froide soufflait. Plus jamais je ne prendrais d’hallucinogènes. Je changerais le réel autour de moi pour peindre le monde en une toile fabuleuse et colorée.

Je n’ai jamais fumé. Une impression que mes poumons sont faibles et respirent difficilement me possède depuis l’enfance. Je ne demeure ainsi jamais longtemps dans un spa, et jamais dans un sauna. Leur air humide imprégné d’hydrogène manque l’oxygène d’une bonne bouffée d’air frais. J’aime boire un grand verre d’eau, le jus d’orange le matin, ou l’amertume, l’acidité du jus de canneberge. Je déteste cependant cette soif insatiable qui m’envahie, ce trou béant irrassasiable en mon estomac, cet organe toujours vide. Nourri, et toujours vide. Je règne maladivement sur ma propre vie. Je n’aime pas le système de gestion de notre planète, le concept du gouvernement, l’autorité suprême d’une entité inexistante, l’emprise humaine sur le règne du vivant, l’individualisme, la soif possessive de notre espèce, l’aliénation juridique par la loi. Je n’aime pas naître avec un contrat déjà signé en mon nom. Un droit ne se donne ni se gagne. Il est, tout simplement. La norme freine l’impossible possible. La société n’est pas une fin. J’aime la philosophie. J’aime la logique, les mathématiques, la raison, le sens. J’essaye avec difficulté de me détacher de la pensée utilitariste. J’aime suivre le gré du vent. Les jours de la semaine me sont inconnus. Je vais toujours faire mes emplettes la journée qu’un magasin n’ouvre pas ses portes. Je tourne cette étourderie en une belle promenade. Je déteste être catégorisé. Je ne suis pas québécois. Aucun groupe ne me définit. Je suis mon propre groupe. Maître de mes valeurs, mes pensées, mes actions, mes paroles. Libre. Authentique. Unique. Moi.

Je ne suis pas ma propre personne. L’ipséité est le conditionnement du monde définit tel que l’ensemble de l’existant. Personne n’est sa propre personne. La crise existentielle définit mon quotidien. Mon cerveau ne prend jamais de pause. La philosophie est la malédiction de mon bonheur. Mes pensées sont un cercle vicieux. Je suis un être de raison, et à la fois, de pulsions. Je suis un passionné éphémère. Je manque d’humilité : je suis fort! La mentalité machiste m’endoctrine. J’ai une grande confiance en mon potentiel. Je pousse constamment mes limites pour trouver un but qui me transcende, un défi plus fort que moi. Je suis téméraire. Je ressens le besoin de voir une fin pour justifier mon moyen. Je me lève difficilement le matin sans projet à mon horaire, sans passion dans mon cœur. Dans mes élans morts, je suis vide. Je désire l’ataraxie, mais je doute son existence.

Parfois je vis pour les petites choses et les moments ordinaires du quotidien, parfois je vis pour être le meilleur dans une société en course, parfois je vis pour fuir dans l’alcool, fuir à l’autre bout du monde, ou fuir dans un roman, et parfois je ne vis pas. Parfois, je suis mort. Je suis un meurtrier : un canard qui se jeta sur l’autoroute, tendit son cou pour l’écraser sur l’asphalte et la tacher ; une araignée qui sauta du plafond, s’écrasa sur mon corps évaché et le fit sursauter de dédain ; un moustique qui bourdonna à mes oreilles, sur mon bras atterrit et suça mon sang.

Mes amis me répètent souvent que je suis spécial, une aberrance à la norme, une classe à part. Lorsque nous débattons sur des enjeux sociopolitiques, mes expériences personnelles sont toujours réfutées, car je ne pense pas comme les autres, je ne réagis pas comme la majorité. Et je leur répète sans cesse, dogmatiquement, que je suis un gars typique, normal, ordinaire.


Mes petits monstres - H2021

 Depuis peu, je poste des colis de mon coin reculé du monde. Un paquet pour M, plus pour un autre M, une boîte pour L, une autre pour F, une de plus pour…


Cette nuit-là, j’ai griffonné pendant des heures sur une feuille blanche à la recherche de la signature qui m’accompagnerait toute ma vie, un enfant se dessinant une clé pour forcer les portes du monde.

 

J’avais trop gribouillé. Mon esprit s’était égaré dans un labyrinthe de lignes droites et courbes et sinueuses, il avait tournaillé sur lui-même, s’était étourdi, et désormais, il titubait, l’interrupteur introuvable.

 

Le crayon de plomb, dont j’avais émoussé ronde la mine, a dégringolé du bureau pour ricocher sur le parquet, puis le bruit ricocher jusqu’à mes oreilles. J’ai rêvé les yeux ouverts. Sur le bureau, des petits monstres s’entredéchiraient à déchirer la feuille signée. Ils ont mâchouillé ses fragments de papier jusqu’à la dernière retaille, la dernière trace de plomb.

 

D’abord, j’ai craint les petits monstres. Griffes acérées, crocs pointues, yeux flambants. Les histoires les démonisaient, et tous les jours, j’entendais des histoires.

Chaque soir, je déposais mon journal sur le bureau, ouvert sur une note à grignoter pour les petits monstres. Au matin, il n’en restait jamais une miette entre les pages vierges du journal. La pointe du crayon, aiguisée la veille, se sentait toujours d’aplomb. Intacte, intouchée, comme moi. Les petits monstres détestaient le plomb, le papier, la chaire. Ce sont de mes mots qu’ils raffolaient. Ils s’en sustentaient.

 

Les petits monstres n’étaient ni bons ni mauvais : ils existaient innocemment. Contrairement aux histoires, ils n’harcelaient personne. Ils désiraient simplement vivre libres d’harcèlement.

 

C’était en décembre, j’avais destiné une lettre au Père Noël. Je l’ai remise à mère, qui m’a promis de la poster au pôle Nord le lendemain. Elle l’a déposé sur un meuble dans l’entrée afin de ne pas l’oublier.

 

Un coup de tonnerre m’a réveillé en pleine nuit, mais il ne pleuvait pas à la fenêtre. Puis, j’ai entendu ma mère crier. J’ai accouru. Pétales et éclats de céramique maculaient le parquet mouillé. Du haut du meuble d’entrée, les petits monstres dévoraient ma lettre. Dans leur festin, ils avaient accidentellement renversé le pot de fleur.

 

Ma mère n’a pas compris au départ. Elle n’a pas voulu comprendre. Elle aussi avait entendu les mêmes histoires. Mais j’étais son fils, et, témoignage de son amour si grand à mon égard, elle m’a écouté attentivement jusqu’à comprendre. Ou peut-être me faisait-elle inconditionnellement confiance? Dans les deux cas, elle ne semblait ni abhorrer ni craindre les petits monstres, et jamais n’a-t-elle trahi leur existence.

 

Je continuais d’écrire, les années passaient, les petits monstres grossissaient à la mesure de mes mots, des petits monstres trapus.

 

J’ai égaré des notes. Les petits monstres se sont évadés encore, ils ont renversé les pots d’un voisin, ceux d’un autre, les vases d’un ami, ceux d’un autre et un autre et… mais miraculeusement, jamais personne ne les a découvert.

 

J’ai oublié l’existence de la clé dessinée, jadis ingurgitée par les petits monstres. Le monde m’ouvrait désormais légalement ses portes.

 

À l’automne se déroulaient des élections. Dans ma précipitation puérile, j’étais l’ultime onde d’un électrocardiogramme à ma liberté, avant la sonorité, avant le silence-écho des files adjacentes.

 

J’ai atteint l’urne électorale. Le bulletin de vote ressemblait à un échiquier, des cases blanches sur fond noir, avec des rois en échecs les uns vis-à-vis des autres. J’ai avancé mon pion, un sacrifice pour n’en protéger qu’un. Échec et mat, mon pion mort, pas une goutte de sang souillant l’échiquier.

 

Mon impulsion a électrifié l’urne électorale avant le bi———.

L’urne s’est fracassée au sol. Mon vote s’est envolé au grand jour et a salué le monde avant d’atterrir dans les pattes des petits monstres. Ils l’ont mastiqué dans les débris de l’urne et le voltige des bulletins. Puis, les sirènes, le monde, les petits monstres : tous ont crié.

 

Les histoires se sont virées sur un dix cents. Les griffes acérées, les crocs pointus et les yeux flambants du monde ont vite lacéré, mordu et brûlé les petits monstres.

 

J’ai couru à avoir la gorge en feu, à incinérer ma voix en cendres. J’ai saisi les petits monstres sans arrêter de courir. Terrifiés, ils ont tout régurgité : le bulletin de vote, la lettre, les centaines de notes à grignoter et la clé du monde. J’y ai mis feu. Tout. J’ai craché des flammes sur le monde.

 

Le monde s’est montré clément : il était prêt à feindre l’oubli et m’ouvrir grand ses bras contre l’exécution des petits monstres. Néanmoins, je ne m’exilais pas à cause de cet ultimatum : les petits monstres craignaient désormais le monde. Ses bras m’accueillaient seulement pour m’asphyxier.

 

Ma mère s’est peinée de me voir partir. « Tu auras toujours ta place ici, avec ou sans les petits monstres », m’a-t-elle conforté. Mais sa maison n’était plus la mienne : les petits monstres étaient désormais ma maison. Mes petits monstres.

 

De mon coin reculé du monde, j’observe s’épanouir mes petits monstres, ni bons ni mauvais : innocents. Ils n’harcèlent personne ; ils vivent libres d’harcèlement. Ils écrivent leur propre histoire.

Avant de me retirer, j’avais scrupuleusement ramassé tous les fragments des pots et des vases et des urnes cassés. Depuis, je rapièce avec des patches de papier et des joints d’encre et de plomb, puis j’emballe les colis pour les expédier à travers le monde.


Récit autobiographique - A2021

Dans l’autobiographie, on s’attend, peut-être même dès la première ligne, à rencontrer l’identité de l’auteur. Or, bien que j’écrive mon autobiographie, j’ignore comment me nommer. Je ne souffre pas de l’Alzheimer, ni ne me suis-je cogné la tête. Peu après ma naissance, l’église m’a baptisé Hugo Floirat, mais j’ai changé depuis. Aujourd’hui, je me perds entre les noms, entre les moi. Je suis un être transitoire. De passage vers la mort, vers l’oubli, des mots gravés sur une pierre tombale que la pluie et le vent effaceront.

 

Avoir accouché d’une fille, ma mère m’aurait nommé Charlotte. Mais je naquis avec un pénis et des couilles, un homme, blanc, canadien, français, éduqué, aisé, nourri trois fois par jour d’aliments variés et avec toujours des biscuits dans le pot au-dessus de l’armoire. J’ai la vie facile. Je n’ai pas à me plaindre. Ailleurs dans le monde, des hommes s’entretuent au combat, des femmes encaissent les coups de leur mari, des enfants se tordent sous la famine, tous fuient la pauvreté et la guerre. Ils s’inquiètent de survivre, alors que moi, dans le confort de mon canapé IKEA, un gin tonic à la main, trop de temps sur ma montre, je m’inquiète de vivre. Je maintiens ma théorie que l’homme privilégié, sans nul autre soucis que de bien s’habiller les vendredis soir pour se torcher dans les bars avec ses chums de gars et séduire quelques demoiselles, tombe davantage proie à la dépression existentielle. Car le survivant rêve de vivre, alors que le vivant ne fait que vivre. À la vie; à la mort.

 

Ma mère accoucha de trois garçons, desquels je suis l’aîné, et desquels seul le benjamin semble contenté. Peut-être son bien-être s’explique-t-il par sa jeunesse, sa raison toujours en enrichissement, et que le mal-être l’affligera seulement plus tard. Peut-être, sinon, est-il plus sage et je demeure un enfant gâté et ingrat. Ou encore, et voici l’hypothèse que je soutiens, n’a-t-il jamais voyagé hors de son pays, le Québec, et le goût de vies exotiques ailleurs aurait suscité, chez mon frère cadet et moi, cette remise en question existentielle.

 

Tous les automnes, j’observe les feuilles se teinter de jaune, d’orange et de rouge, s’enflammer, se calciner, pour tantôt choir et s’effriter en cendres. Les arbres voient-ils entre eux leur peaux mortes tomber? Car moi, je vois. Car moi aussi, je suis une plante. Car moi aussi, en hiver, je meurs. Pire encore, je suis une plante sans terre où m’enraciner. Sans jardin. Sans pot de fleur. Mes racines se remuent comme des vers de terre qui racornissent au soleil. Comme le ver dans mon fruit. Qu’est-ce qu’une plante déracinée? : un tronc nécrosé, des pétales fanés, un fruit pourri.

 

En Amérique du Sud, on m’appelait Ougo, un accent exotique sur la première syllabe. Jadis, en Nouvelle-Zélande, dans un Domino’s Pizza, on écrivit sur la facture « Ïougo ». Désormais, dans les restaurants fast-food anglophones, je me présente sous l’alias James, malgré qu’une fois, le caissier n’arrivant pas à saisir ce prénom pourtant si répandu, je devins John l’instant d’un repas. Je virevolte entre les noms comme une feuille desséchée d’automne que le vent souffle à travers le monde.

 

J’aurais pu écoper de la tradition risible de mes ancêtres à l’instar de mon père, Jacques Floirat, fils de son père éponyme, mais par bon sens, mes parents décidèrent autrement.

Jacques Floirat IV. Je n’aurais même pas été l’ombre de la cheville de mon arrière-grand-père.


J’étais enfant lorsque j’assistai au mariage de mes parents. « Voulez-vous prendre Jacques Floirat pour époux, pour le meilleur et pour le pire, dans le bonheur et dans les épreuves, dans la richesse et dans la pauvreté, dans la santé et dans la maladie, pour l’aimer et le chérir jusqu’à ce que la mort vous sépare? » Puis, maman de répondre candidement : « oui, je le veux. » Et moi, un enfant qui ne réalise même pas lorsqu’il chie dans sa couche, de croire naïvement en la pérennité romantique de l’amour. Dans les deux cas, on se retrouve dans la merde.

 

Je grandis dans une famille nomade. Stoneham, puis la Belgique : Huldenberg et Bruxelles. De retour au Canada, la rue des Bosquets, du Sourcin, de l’Orée // rupture // la maison du lac et le condo à Cap-Rouge.

Peut-être mes parents cherchaient-ils aussi une terre où entrelacer leurs racines.

 

Je me souviens de la musique inondant le salon, de sa table basse carrée, de mes parents, mes frères et moi dansant autour, à la queue leu leu et chantant : « Aie, aie, aie, aie, aie, aie, cocorico ». J’imitais le cri du coq, je tourbillonnais autour du meuble et du bonheur, telle une poule sans tête. Des années plus tard seulement, j’apprends que la chanteuse de Vaya Con Dios chante plutôt : « Aie, aie, aie, aie, aie, aie, Puerto Rico ». J’avais imaginé le coq; je n’en demeurais pas moins écervelé. Aucun bonheur ne perdure éternellement. À moins que… Je n’ai jamais voyagé à Puerto Rico. Dani Klein essayait-elle de nous donner un indice? Peut-être là-bas, mes parents auraient-ils enfin comblé leur vide. Et le mien. Je viens peut-être de découvrir la destination de mon prochain voyage.

   

La maison de l’Orée, treize ans.

Jusqu’à aujourd’hui, j’étais une poule pas de tête. Je chassais des papillons ou je cherchais des trèfles à quatre feuilles sur le terrain de soccer, insouciant du ballon, de la victoire ou de la défaite. Je courais aux Galeries de la Capitale sans regarder où j’allais, émerveillé devant tous les jeux, ignorant des marches acérées où je me fendrais le sourcil. Je grimpais sur les comptoirs de la cuisine pour dévorer des biscuits à l’insu de mes parents. J’étais l’enfant le plus gâté du monde. Ou purement, un enfant, innocent.

Aujourd’hui, les choses vont changer. Me changer. Je le sais à cause de l’air morose de mon père, de ses yeux rougis et du voile de mariée absent de la tête de ma mère. Elle nous explique la situation, mais tout ce que j’entends sont des incantations inintelligibles. Je ne vois que la terre trembler et s’ouvrir sous mes pieds, le plancher un trou béant alors que la maison s’étire, et de chaque bord du gouffre, mes parents, séparés. Je pleure sans trop comprendre pourquoi. Je m’inspire de mes frères qui eux-mêmes imitent mon père, de jeunes enfants n’y connaissant rien aux épreuves du cœur. Car en tant quel tel, un divorce n’évoque ni l’apocalypse ni un cataclysme. Sauf pour un enfant. Et je ne parle pas de mes frères ni de moi.

 

La maison de l’Orée en ruine, quelques semaines plus tard.

Une oppressante atmosphère pèse sur la maison, comme si un sombre nuage s’était détaché du ciel pour choir sur la toiture, telle une pâte gluante qui dégouline sur les murs, engouffre la maison et l’écrase dans une boule irrespirable. Lourd, si lourd le nuage. L’air sent la pluie, mais aucune goutte ne tombe. Les vents s’agitent, mais ne remuent rien. Tôt ou tard, l’orage éclate. Et il éclate fort.

J’entends d’abord les coups de fusils et les bombes. Je cours me réfugier. À mon âge, se réfugier signifie se cacher sous la jupe de maman ou dans les bras de papa. Mais aucune option ne s’offre à moi; mes parents se font la guerre. Je me fige devant l’engueulade de mes parents, mon père trahi par les mensonges et ma mère insurgée par les silences. Leurs cris se mêlent aux supplications et aux pleurs de mon frère, la peur trémulant dans sa voix étouffée par les larmes, les « arrêtez! » qu’il hurle si fort mais qui s’assourdissent contre les blasphèmes sourds de mon père. Tout sile dans mes oreilles comme les retentissements d’une grenade. Mon père assaillit ma mère d’invectives crachées comme des sortilèges, si bien qu’au rythme et à l’horreur des insultes, ma mère se transforme peu à peu en démon. Des cornes poussent à son front et ses yeux s’enveloppent de noirceur. Ses couleurs se dévoilent enfin : rouge comme le sang, noir comme son âme.

Quelques semaines plus tôt, ma mère avait perforé la terre, déchirant le plancher et creusant un abîme au milieu du salon. Maintenant, tout s’explique : ma mère est une déesse du mal.

La scène s’embrouille par les larmes accumulées dans mes yeux. Tout se déroule si brusquement qu’à un moment mon frère s’interpose entre nos parents, un enfant en sanglot dans un no man’s land, acculé entre une guerre de titans; qu’à un autre moment, ma mère frappe mon père, la foudre qui foudroie et le tonnerre qui tonne; mais mes souvenirs si ébranlés que les instants se mêlent et s’entremêlent, que le temps se déforme.

Éprise de destructivité, Cruella, la sorcière impitoyable que se révèle être ma mère, pousse alors mon père dans le vide, dans le gouffre qui perfore le salon, vers des profondeurs obscures et inondées d’une mer sinistre. Et ce meurtre, malgré des lieues séparant mes parents, chacun situé sur des rives opposés.

Je sais. Moi aussi, ça me paraît inconcevable. Mais ainsi se déroulèrent les événements aux yeux de mon père. Alors qu’en réalité, chose plus invraisemblable encore, Darth Vader apparut dans son vaisseau spatial, la musique de la marche impériale tonnant dans les speakers du salon, et avançant vers mon père, il enfonça son sabre laser dans son cœur et le poussa vers l’abysse noir.

On a tous visionné les Star Wars. On sait tous qu’en réalité, Anakin devient Darth Vader plutôt que de se faire assassiner. Comme mon père, qui plongea de plein gré dans les eaux noires du trou creusé par ma mère, s’accrochant à ses chimères à défaut de ne pouvoir s’accrocher à elle.

Et moi, je devenais Luke Skywalker.

 

La maison du lac, à l’hiver.

Mes frères et moi nous déplaçons maintenant de Cap-Rouge à Saint-Augustin à chaque semaine. L’ombre de notre père, désormais rongé par l’obscurité, hante la maison près du Lac Saint-Augustin. Aujourd’hui, encore, nous restons chez lui. J’ai de la misère à respirer. Un silence oppressant pèse dans l’air glacial. Malgré la maison chauffée.

La fin de semaine de ski organisée par mon père coïncide avec le tournoi de basket-ball de mon frère. Les deux se mettent d’accord : basket-ball samedi, ski dimanche, mais mon frère gagne tous ses matchs et dimanche arrivé, il désire jouer la finale et débat avec notre père. Mais Jacques Floirat n’existe plus. Darth Vader l’a dévoré. Il hausse le ton, son ombre grandissante touchant le plafond et les murs. Sa voix tonne dans la maison. Sa peine transformée en haine nous accule à la peur.

― Es-tu entrain de briser ta promesse?!? Y’en a pas de menteurs ici! Les mensonges, c’est chez l’esti d’salope à Cap-Rouge!

C’est un enfant en pleurs que « la salope » ramasse en voiture. Ma mère, un ange. Une heure plus tard, alors que Darth Vader s’est esquivé en douce pour baiser la voisine d’en face, mon autre frère et moi, abandonnés seuls à suffoquer dans l’antre du dragon, appelons notre mère à notre tour afin de quitter la négativité de Saint-Augustin.

Pendant des mois je n’y remettrai plus les pieds.

 

À l’automne suivant.

Je revois mon père. Je réside même chez lui de nouveau, néanmoins cette fois-ci, seul. Mes petits frères le craignent désormais. Mais dans les films, c’est Luke qui ramène son père du côté lumineux de la force, seul dans l’Étoile de la mort; pas sa sœur.

L’atmosphère de la maison du lac demeure la même : froide et irrespirable. L’ambiance parfaite pour le dénouement de notre saga. Sa blonde, la voisine d’en face, visite souvent. Trop souvent. Elle glisse sa langue délétère dans l’oreille de mon père, lèche le fond de son crâne et bave sur son cerveau. Comme Palpatine. Je l’évite lorsque vient l’heure de me coucher, ne souhaitant une bonne nuit qu’à mon père. Ça ne fait pas son affaire. Un câlin. Il veut que je donne un câlin à sa blonde que je n’aime pas, à Darth Sidious. Sinon, c’est un coup de pied au cul qui m’attend. Et il ne niaise pas.

« La menteuse. La traitresse. L’hypocrite. Le monstre. La sorcière. La salope. La bitch. Ta mèr(d)e. » Tous les jours, les miasmes de mon père s’infiltrent dans mon corps pour m’empoisonner.

Je ne suis peut-être pas Luke Skywalker après tout. Je n’ai plus sa force de mon côté. Darth Vader a tout épuisé. Cette mer sinistre dans laquelle mon père sauta jadis, il s’y baigne toujours, s’y abreuve, s’y noie pour se désaltérer. Je n’ai pas soif de vengeance. Je n’ai pas à sombrer dans les profondeurs du lac Saint-Augustin avec lui.

Plutôt que d’asphyxier dans ses eaux délusoires, je me perche sur le promontoire de son gouffre sans fond et je le regarde lentement sombrer dans l’abysse. Étrangement, je ne ressens aucun remord. J’ai déjà pleuré toutes les larmes dignes de mon père. Mes yeux s’assèchent pour cet inconnu qui se noie dans sa haine. Car Darth Vader a tué mon père.

  

Je me souviens de la poussière qui s’amasse en bord de rue au printemps, et moi tout bonnement de jouer dedans comme d’un bac à sable majestueux, aveugle à la pollution urbaine, puis de l’enfant voisin qui s’approche et enjambe mon désert, et moi de me présenter à lui tel que Hugo Floirat des îles Moukmouk. J’avais cinq ans. J’ignorais que l’expression désigne un endroit lointain et isolé, si retiré du monde que nul n’y mit jamais les pied.

Aujourd’hui, je voyagerais bien aux îles Moukmouk. J’abandonnerais tout pour ces îles. Hugo Floirat, Jacques Floirat IV, Charlotte, Ougo, Ïougo, James, John, Luke Skywalker. Parce que je ne m’associe à aucun. Parce qu’à ma mort, peu importe le nom gravé sur ma tombe, mes yeux exsangues ne le verront pas.

 

Ces dernières années à combattre l’Empire galactique m’ont apprises deux choses. D’abord, que les poètes ont fantasmé l’amour inconditionnel. Je n’aime plus mon père, et aucun lien de sang ne dictera mes sentiments. Deuxièmement, à choisir mes batailles. Et par-là je veux dire de ne pas les choisir. Les abandonner. La vie ne se combat pas, elle se promène. Lorsque la négativité s’immisce, je n’ai qu’à l’éviter, cet obstacle, plutôt que de m’enfarger dedans. Une feuille desséchée d’automne, toujours, mais qui valse dans le vent plutôt que de se faire piéger dans une toile d’araignée.

 

J’ai voyagé après tout ça. J’ai parcouru le monde, je l’ai croqué, je l’ai savouré; des vers gigotaient dans le fruit, néanmoins je m’y suis réfugié, tel une drogue. J’ai perdu ma maison, je l’ai anéanti, je l’ai retrouvée, je l’ai remise en question, je l’ai oubliée, je l’ai mise en suspens. Je me suis évadé du fruit, les vers m’ont suivi. J’ai éludé l’amour, je l’ai accueilli à bras ouvert, je l’ai douté, je l’ai cimenté, je l’ai abandonné, je l’ai aussi mis en suspens. J’ai arrêté d’arroser mes plantes, j’ai soufflé mes pétales, j’ai secoué mes feuilles, mais le vent d’automne ne les a toujours pas déposés.