La compréhension, l'IA et l'humain


Dans l’air du temps et dans l’ère de l’IA : où l’intelligence artificielle se réveille, se lève et se promène dans le monde. Le progrès technologique évolue vite, certes, mais l’IA ne vit pas encore à travers les humains comme un humain : on distingue l’IA de l’humain. Pense-t-elle? Comprend-elle? Est-elle consciente? L’IA se bute à une grande réticence humaine devant l’affirmation de ces questions.

Lisa Miracchi Titus, philosophe, refuse la compréhension sémantique à l’IA. Mais qu’entend-elle par compréhension sémantique? Elle ne l’explicite pas clairement. Toutefois, Bergson et toute une tradition philosophique affirment qu’il existe deux manières de connaître – ou comprendre; qui comprend sans connaître? : l’analyse et l’intuition. La première permet la connaissance relative, la seconde, la connaissance absolue, que j’interprète comme la compréhension sémantique de Titus. Si Bergson dit qu’on peut se connaître soi-même, moi j’en doute. La compréhension humaine est-elle réellement si spéciale, si distincte de l’intelligence artificielle?

Je résumerai d’abord la position de Titus en questionnant ce qu’elle entend par compréhension sémantique, pour me tourner vers une réponse bergsonienne, que je mettrai ensuite à l’épreuve : comprend-on l’autre? Surtout : se comprend-on soi-même? Je diviserai trois façons de comprendre l’intuition de soi : comme théorie d’ordre supérieur, comme éliminativisme ou comme conscience phénoménale. La liste n’est pas pour autant exhaustive, mais en voilà déjà trois. Enfin, Titus dit-elle vrai? L’IA comprend-elle, ou non? J’espère démystifier la compréhension.

 

1. La compréhension sémantique

Dans son article « Does ChatGPT have semantic understanding? A problem with the statistics-of-occurrence strategy », Lisa Miracchi Titus s’intéresse aux modèles de statistiques d’occurrence (Statistics-of-Occurrence Models, ou SOMs), des réseaux neuronaux profonds entraînés sur une quantité énorme de texte non étiqueté, dans le but de produire un modèle qui exploite l’information statistique des co-occurrences de mots et de phrases afin de générer un comportement similaire à l’humain[1] (Titus 2024). Un SOM, bref, se fonde sur les statistiques obtenues à partir d’une grande base de données afin de prévoir quel symbole (ex. un mot) est le plus susceptible, dans un certain contexte, de s’accorder avec d’autres symboles. Le SOM le plus populaire est sans doute ChatGPT. Par exemple, lorsqu’on demande à ChatGPT « quelle couleur est le ciel? », ChatGPT fouille dans ses statistiques et observe que les mots « ciel » et « couleur » sont plus souvent associés à « bleu », avant de répondre décidément : « le ciel est bleu ». Si on modifiait la question pour « quelle couleur est le ciel au crépuscule? », ChatGPT ajouterait « crépuscule » à sa liste d’analyse, pour conclure : « le ciel est rose ».

Titus argumente que des systèmes artificiels, plus particulièrement les SOMs, ne possèdent pas de compréhension sémantique, tandis qu’elle assume que les humains (et plusieurs autres animaux) en possèdent[2]. Par compréhension sémantique, Titus entend[3] une sensibilité à la signification ou au sens du texte ou des symboles (id., 3). Lorsque ChatGPT écrit « le ciel est bleu », le mot « ciel » n’est-il qu’un symbole qui s’accorde plus souvent qu’autrement au mot « bleu »? Ou ChatGPT connaît-il plutôt le sens du mot « ciel » au-delà du symbole; comprend-il ce qu’est le ciel, ce que signifie le symbole au-delà de ses propriétés d’occurrence statistique[4]?

Titus précise que sa critique dirigée contre les SOMs exclusivement basés sur du texte s’applique aussi largement aux systèmes multimodaux basés sur des images[5]. Une image n’est qu’un symbole. Elle réfute l’hypothèse que des modèles entraînés sur des images puissent avoir une meilleure prétention à la compréhension sémantique parce que ces modèles ne comprendraient pas davantage les propriétés sémantiques dans l’image. Par exemple, dans différentes images de ciel, l’IA voit des relations entre des formes, des luminosités, des contrastes ou des couleurs (id., 10), même entre des points et des lignes, et conclue que les images représentent des cieux, mais encore et toujours par relation d’occurrence statistique, non pas par compréhension sémantique de ce qu’est le ciel. Il y a une essence à la chose qui transcende ses propriétés formelles, distributionnelles et contingentes; par exemple, la couleur bleue[6] qui, statistiquement, s’instancie souvent dans le ciel, mais dont un ciel pourrait se passer et néanmoins toujours être un ciel.

C’est cette essence au-delà du symbolisme que Titus n’admet pas à l’IA. Mais ce concept de compréhension sémantique demeure obscur. Si Titus y réfère à travers des questions comme « l’IA sait-elle ce qu’elle dit? », « l’IA comprend-elle ce que je dis? » ou « l’IA parle-t-elle vraiment avec moi? » (id., 2, ma traduction), elle ne définit jamais explicitement le concept. On pourrait même se demander si Titus[7] comprend vraiment – selon sa compréhension du verbe comprendre – ce qu’est la compréhension sémantique…

Titus veut évaluer si l’IA sait interagir significativement avec son environnement comme les humains le font, pas si les humains échouent à interagir significativement avec leur environnement de la manière qu’on leur attribue normalement (id., 8). Toutefois, pour comparer la compréhension sémantique de l’IA à celle de l’humain, il faut d’abord définir quelle est cette interaction significative que fait réellement l’humain, définir ce qui se passe en réalité; non pas comparer la compréhension de l’IA à celle qu’on attribue normalement à l’humain, qu’on pense qu’il possède, mais qui pourrait ne pas s’avérer. L’idée n’est pas de diluer notre conception de la compréhension sémantique pour accommoder l’IA (ce qui, selon Titus, rendrait l’affirmation beaucoup moins intéressante), mais de concrétiser cette conception afin qu’elle représente la réalité. C’est de définir le concept afin qu’il reflète son objet dans le monde : la réelle compréhension sémantique. C’est d’attribuer un contenu sémantique à la compréhension sémantique, sinon quoi on ferait exactement ce que Titus reproche à l’IA : parler de choses qu’on ne comprend pas. Pour évaluer si l’IA comprend comme l’humain, il faut nécessairement questionner si l’humain comprend comme l’humain, comme on pense qu’il comprend. Il faut démystifier la compréhension sémantique.

Ce qui s’approche le plus d’une définition par Titus est son critère de fonctionnement : quant au système doté de compréhension sémantique, son fonctionnement s’explique causalement par les relations entre les contenus sémantiques de ses états et ses processus[8] (id., 3). Sans contenu sémantique, Titus conclut que les SOMs ne possèdent pas de compréhension sémantique. Mais le critère de fonctionnement ne définit pas plus ce qu’est la compréhension sémantique; il l’indique seulement. La compréhension sémantique s’impose pourtant et se doit d’être expliciter. Qu’est-ce que la compréhension sémantique? Qu’est-ce que comprendre le sens d’une chose?

Comprendre, c’est connaître. Comprendre une chose, par exemple, le ciel, c’est aussi connaître le sens ou l’essence de cette chose, la signification de « ciel » au-delà du concept ou du symbole qui représente le ciel réel. Car après tout, est-il possible de comprendre sans connaître?[9] En ce sens, j’entends la compréhension sémantique comme la connaissance sémantique. J’assume que Titus entend la compréhension sémantique de la même façon; si elle ne l’admet pas à l’IA, c’est parce qu’elle croit qu’il y a plus au symbole que le simple symbole : il y a aussi le sens, que l’IA, lui, ne connaîtrait pas. En outre, si Titus précise une compréhension sémantique, c’est qu’il existe aussi peut-être une compréhension non sémantique[10] (que l’IA pourrait posséder ou non; là n’est pas le débat). Titus parle, par exemple, de propriétés non sémantiques (id., 3).

Que pensent les philosophes de la compréhension? « [L]es philosophes s’accordent, en dépit de leur divergences apparentes, à distinguer deux manières profondément différentes de connaître[11] une chose. La première implique qu’on tourne autour de cette chose; la seconde, qu’on entre en elle. La première dépend du point de vue où l’on se place et des symboles par lesquels on s’exprime. La seconde ne se prend d’aucun point de vue et ne s’appuie sur aucun symbole. De la première connaissance, on dira qu’elle s’arrête au relatif; de la seconde, là où elle est possible, qu’elle atteint l’absolu » (Bergson 2003, 98-99). La connaissance relative est, selon une analogie de Bergson, la perception qu’on a d’un personnage à travers sa description dans le roman; on tourne les pages et on découvre de nouvelles descriptions du personnage, de nouveaux aperçus. Mais la connaissance absolue ne se cache pas dans les mots; on attribue au personnage fictif « un intérieur et comme des états d’âme » avec lesquels on sympathise, dans lesquels on s’insère « par un effort d’imagination ». Si la connaissance relative d’un objet s’observe du point de vue extérieur d’un sujet, la connaissance absolue se sympathise intérieurement, non pas d’un point de vue, mais de la fusion du sujet avec l’objet. Ce n’est pas seulement d’imaginer ce que ce serait qu’être le personnage, c’est d’imaginer être le personnage, de coïncider avec lui.

Alors, comme de la source, me paraîtraient couler naturellement les actions, les gestes et les paroles. Ce ne seraient plus là des accidents s’ajoutant à l’idée que je me faisais du personnage, enrichissant toujours et toujours cette idée sans arriver à la compléter jamais. Le personnage me saurait donné tout d’un coup dans son intégralité, et les mille incidents qui le manifestent, au lieu de s’ajouter à l’idée et de l’enrichir, me sembleraient au contraire alors se détacher d’elle, sans pourtant en épuiser ou en appauvrir l’essence. Tout ce qu’on me raconte de la personne me fournit autant de points de vue sur elle. Tous les traits qui me la décrivent, et qui ne peuvent me la faire connaître que par autant de comparaisons avec des personnes ou des choses que je connais déjà, sont des signes par lesquels on l’exprime plus ou moins symboliquement. Symboles et points de vue me placent donc en dehors d’elle; ils ne me livrent d’elle que ce qui lui est commun avec d’autres et ne lui appartient pas en propre. Mais ce qui est proprement elle, ce qui constitue son essence, ne saurait s’apercevoir du dehors, étant intérieur par définition, ni s’exprimer par des symboles, étant incommensurable avec tout autre chose. Description, histoire et analyse me laissent ici dans le relatif. Seule la coïncidence avec la personne même me donnerait l’absolu (id., 99).

On distingue, derechef, deux connaissances : relative et absolue. Puis, Bergson distingue deux moyens d’atteindre la connaissance : l’analyse quant à la connaissance relative; l’intuition pour la connaissance absolue. L’intuition est « la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable » (id., 100), tandis que l’analyse est « l’opération qui ramène l’objet à des éléments déjà connus, c’est-à-dire commun à cet objet et à d’autres. Analyser consiste donc à exprimer une chose en fonction de ce qui n’est pas elle. Toute analyse est ainsi une traduction, un développement en symboles, une représentation prise de points de vue successifs d’où l’on note autant de contacts entre l’objet nouveau, qu’on étudie, et d’autres, que l’on croit déjà connaître[12] » (id.).

Je proposais plus tôt l’idée d’une distinction entre compréhension sémantique et non sémantique. On peut d’ailleurs supposer un parallèle entre connaissance absolue et compréhension sémantique, puis entre connaissance relative et compréhension non sémantique. Du moins, on peut affirmer que l’IA possède une connaissance relative grâce à une capacité d’analyse : lorsque ChatGPT écrit « le ciel est bleu », il exprime le ciel en fonction de ce qu’il n’est pas (ici, sa couleur). Car le ciel n’est pas le bleu. Le ciel est séparable du bleu. On pourrait imaginer un ciel plutôt rose, par exemple au crépuscule. Ainsi, les SOMs, lorsqu’ils accordent des symboles entre eux (ex. « ciel » et « bleu »), ils associent entre eux des objets qui se rencontrent et qui partagent une relation d’occurrences communes, par exemple, toutes ces images similaires d’un ciel bleu. Les SOMs comprennent par analyse. L’humain comprend aussi par analyse, lorsque, par exemple, il définit la table comme un « meuble sur pied(s) comportant une surface plane » (Le Robert) ou qu’il se représente le concept à partir de perceptions[13]. On définit un objet en fonction de ce qui n’est pas lui (ex. pied(s) et surface plane), mais par occurrence tout autant, de tables avec toujours, ou souvent plus qu’autrement, une surface plane sur pied(s); et en comparant des images ou des perceptions de tables. Or, la sensibilité fonctionnelle (de l’intuition) requière plus que des mots ou des images (Titus 2024, 8)[14]. L’analyse se fait aussi bien sans contenu sémantique au-delà des symboles; c’est en ce sens que connaissance relative serait compréhension non sémantique. Compréhension sémantique se doit alors d’être connaissance absolue, par principe du tiers exclu[15], car l’intuition et l’analyse sont exhaustifs.

En résumé, Titus admet une compréhension sémantique à l’humain, mais pas à l’IA. L’IA et l’humain comprennent tous deux par analyse, mais l’analyse ne mène pas, ou n’est pas à elle seule suffisante pour mener à une compréhension sémantique. La compréhension sémantique nécessite plutôt la connaissance absolue, donnée par l’intuition, ou ce que Titus appelle « sensibilité ». Pour acquérir une compréhension sémantique, il faut une capacité d’intuition. L’humain, par conséquent, possèderait une capacité d’intuition, que l’IA, elle, ne possèderait pas, à interpréter Titus à travers Bergson.

Si, toutefois, il s’avère que l’intuition est irréalisable, ne permettant pas la connaissance absolue, soit une coïncidence avec l’objet, alors ni l’humain, ni l’IA, ni tout autre entité pensante par ailleurs, ne possèderaient jamais de compréhension sémantique. Le critère de fonctionnement serait trop sévère : personne ne comprendrait rien. S’il n’y a pas d’intuition, il n’y a qu’analyse. En ce sens, puisque l’IA et l’humain comprennent déjà au moins par analyse, l’IA comprendrait de la même et unique manière que l’humain, c’est-à-dire, relativement.

L’intuition[16] devient centrale au débat. Est-elle possible?

C’est ici que ma philosophie diverge de Bergson. Car si on s’accorde à croire que la sympathie envers d’autres objets soit impossible, il croit pourtant en l’intuition de soi : « [i]l y a une réalité au moins que nous saisissons tous du dedans, par intuition et non par simple analyse. C’est notre propre personne dans son écoulement à travers le temps. C’est notre moi qui dure. Nous pouvons ne sympathiser intellectuellement, ou plutôt spirituellement, avec aucune autre chose. Mais nous sympathisons sûrement avec nous-mêmes » (Bergson 2003, 101). Si Bergson saute directement à la conclusion qu’on ne peut sympathiser avec autre chose que soi-même, j’essayerai quand même, dans un premier temps, de démontrer pourquoi tel est le cas, avant de m’attaquer au grand casse-tête de l’intuition de soi.

 

2. L’intuition de l’autre

Peut-on, par un effort d’imagination, sympathiser avec l’autre, avec ce qui n’est pas soi?

Par exemple, qu’est-ce que c’est de connaître absolument une roche? Ce n’est pas la connaître à travers l’idée construite des divers points de vue desquels on l’observe, la touche, etc.; cette idée n’est que relative, résultat de l’analyse. Les perceptions n’aident pas à comprendre la roche en soi. On décrit sa forme, sa texture, sa matière, sa couleur, sa dureté, son poids, etc., mais la dureté, par exemple, n’est pas propre à cette roche particulière; d’autres cailloux partagent la même dureté. La dureté appartient étroitement à la roche perçue, mais cette appartenance est tout autre chose que la coïncidence (Lipps 2018, 272)[17]. C’est avec l’essence de la roche, sous ses incidents détachables, qu’on cherche à sympathiser. On cherche à connaître l’effet que cela fait d’être (qualia) cette roche, son ressenti[18].

Malheureusement, sympathiser avec la roche par effort d’imagination ne mènera jamais à vivre dans ses souliers. La roche n’a pas de souliers; elle n’a pas davantage d’imagination, voire d’esprit. Imaginer être une roche, c’est penser comme une roche; or, une roche ne pense pas. Ainsi, s’imaginer être une roche, c’est défigurer son expérience (si expérience il y a), c’est usurper son essence et la maquiller d’un fard étranger.

Peut-être, alors, peut-on sympathiser avec une chose similaire, une chose qui pense : un autre humain. Mais encore, ce n’est pas parce qu’on admet une pensée chez l’autre que les expériences respectives sont semblables. L’idée de la pensée se fonde sur l’expérience subjective; la pensée de l’autre est une représentation de ma pensée (Lipps 2018, 269). L’effet que cela me fait pour moi de penser n’est peut-être pas le même pour autrui[19]. Sympathiser avec l’autre, ce n’est pas lui attribuer mon expérience; c’est ressentir la sienne. « La représentation de l’autre, de l’ego différent du mien, doit être constituée en premier lieu » (Lipps 2018, 270, ma traduction). Mais ce que je crois que ce serait que d’être dans les souliers d’autrui, je le justifie par ce que je connais déjà de l’autre : une connaissance relative; puis égocentrique : par ce que je connais de moi et ma propre pensée comme modèle de la pensée de l’autre (Stueber 2006). Car « on parle de la conscience qu’un autre exprime soi-même, ou de sa vie interne, dans le geste, duquel je ne m’exprime pas moi-même » (Lipps 2018, 273, ma traduction). L’intuition de l’autre n’est qu’une analyse déguisée additionnée (peut-être) à l’intuition de soi. L’effort d’imagination n’est que cela : un effort. Il n’est pas sympathie.

Bergson affirme l’impossibilité de sympathiser avec autrui, il n’est pourtant pas seul : « Selon l’opinion prévalente en philosophie des sciences sociales, concevoir l’empathie [la sympathie][20] comme épistémiquement centrale à notre capacité à comprendre d’autres agents est une expression de naïveté épistémique » (Stueber 2006, ix, ma traduction).

Sans intuition ni connaissance absolue de l’autre, il n’y a pas plus de compréhension sémantique de l’autre. En ce sens, ni l’IA, ni l’humain, ni n’importe quel autre système pensant ne possèdent de compréhension sémantique. Quant à l’autre, l’humain et l’IA comprennent relativement de la même façon.

 

3. L’intuition de soi

L’intuition, derechef, est la sympathie qui permet de coïncider avec une chose. Si Bergson croit qu’on ne peut coïncider avec l’autre, il admet qu’on puisse néanmoins saisir notre propre durée. En fait, il n’est même pas question de coïncidence entre deux entités distinctes : on est soi-même.

On peut se connaître. L’esprit peut se connaître. « Il peut s’installer dans la réalité mobile, en adopter la direction sans cesse changeante, enfin la saisir intuitivement. Il faut pour cela qu’il se violente, qu’il renverse le sens de l’opération par laquelle il pense habituellement, qu’il retourne ou plutôt refonde sans cesse ses catégories. Mais il aboutira ainsi à des concepts fluides, capables de suivre la réalité dans toutes ses sinuosités et d’adopter le mouvement même de la vie intérieure des choses[21] » (Bergson 2003, 117). En effet, puisque le mouvement est la norme du monde[22], « il n’y a pas d’état d’âmes, si simple soit-il, qui ne change à tout instant » (id., 110), il faut sans cesse redéfinir ses concepts pour refléter la réalité. Mais cette fluidité, si elle s’approche de la compréhension du réel, ne la saisit pas pour autant et demeure figée; on reste dans l’analyse. Seulement, plutôt que de ruminer sur des concepts dépassés, on pense à des idées récentes, donc des points de vue plus près de la réalité (présente). Mais l’esprit ne se connaît pas davantage ainsi. L’esprit, s’il pense à lui-même comme d’un concept général, se fige en une connaissance relative (voir § 3.1). La connaissance absolue, saisie par l’intuition, c’est celle de sa propre durée. Pour se connaître, l’esprit doit se représenter soi-même mouvant.

Le concept bergsonien de durée est abstrait par nature; on ne peut l’expliquer, car l’analyse traite de l’immobile alors que la durée est mouvante. On peut, toutefois, essayer de l’expliquer en la divisant, comme « d’une part une multiplicité d’états de conscience successifs et d’autre part une unité qui les relie » (id. 113), mais alors on « fig[e] cet écoulement soit en une immense nappe solide, soit en une infinité d’aiguilles cristallisées, toujours en une chose qui participe nécessairement de l’immobilité d’un point de vue » (id., 115). Car on ne pense jamais le mouvant; la pensée fige les choses en concepts, puisque « penser un objet, au sens usuel du mot « penser », c’est prendre sur sa mobilité une ou plusieurs de ces vues immobiles » (id., 113).

La conscience, en tant qu’elle dure, est habitée par la durée. « C’est, si l’on veut, le déroulement d’un rouleau, car il n’y a pas d’être vivant qui ne se sente arriver peu à peu au bout de son rôle… Mais c’est tout aussi bien un enroulement continuel, comme celui d’un fil sur une pelote, car notre passé nous suit, il se grossit sans cesse du présent qu’il ramasse sur sa route; et conscience signifie mémoire » (id., 101). D’un bord, conscience signifie mémoire, d’un autre, « [l]a durée intérieure est la vie continue d’une mémoire… Sans cette survivance du passé dans le présent, il n’y aurait pas de durée, mais seulement de l’instantanéité » (id., 110). C’est en ce sens de l’addition du passé à l’instant présent que dure l’unité consciente. Cette instantanéité, c’est justement ce dont traite l’analyse. L’intuition, elle, saisit la mouvance infinie et incommensurable de la conscience. Mais la durée n’est pas si simple qu’on pourrait l’expliquer comme le prolongement du passé dans le présent; ce serait retomber dans l’analyse d’états conscients, d’instants figés. Le passé et le présent sont un unique temps. Une continuité :

C’est une succession d’états dont chacun annonce ce qui suit et contient ce qui précède. À vrai dire, ils ne constituent des états multiples que lorsque je les ai déjà dépassés et que je me retourne en arrière pour en observer la trace. Tandis que je les éprouvais, ils étaient si solidement organisés, si profondément animés d’une vie commune, que je n’aurais su dire où l’un quelconque d’entre eux finit, où l’autre commence. En réalité, aucun d’eux ne commence ni ne finit, mais tous se prolongent les uns dans les autres » (id., 101).

Si la durée habite la conscience de manière intuitive selon Bergson, rien n’est encore certain, à mon avis.

D’abord, les théories d’ordre supérieur de la conscience estiment que la conscience s’observe; en d’autres mots : être conscient d’être conscient, ou penser à penser. Mais la conscience peut-elle réellement être consciente d’elle-même, de sa propre durée, par intuition même de cette durée?

Par ailleurs, dans le débat de la philosophie de l’esprit, l’ approche éliminativiste veut démentir cette rupture de la conscience et de la durée, arguant que l’une et l’autre se confondent simplement en une seule chose, ou alors, désavouant l’existence de la conscience tout court. Une conscience ne survient pas simultanément au phénomène physique mental : il n’y a que le phénomène mouvant dans l’esprit.

Enfin, la théorie de la conscience phénoménale propose que le phénomène physique mental advienne parallèlement à une expérience subjective contingente : la survenance de la conscience et de l’effet que cela fait. Par exemple, la douleur coïncide avec la stimulation de fibres C à l’endroit d’une blessure sur le corps humain. Mais la douleur n’est pas seulement le phénomène physique de simulation des fibres C, ni des influx nerveux dans le cerveau; on ressent la douleur. Comme le rouge n’est pas qu’une longueur d’onde; on voit le rouge. Cependant, on assumerait qu’une caméra photographiant une fleur rouge ne « voit » pas le rouge, ne se le représente pas de la même façon que l’humain. On distingue donc le rouge dans le monde du rouge représenté dans l’esprit, le rouge physique de l’effet que cela fait de voir le rouge.

Je visiterai prochainement ces trois avenues et ce qu’elles impliquent quant à la compréhension sémantique en général, puis de l’IA. J’ai choisi d’explorer d’abord la conscience d’ordre supérieur, puis l’éliminativisme et la conscience phénoménale, mais les théories dialoguent entres elles; on peut aussi bien lire les prochaines sections dans le désordre.

                                                                                                          

Le problème du soi comme durée, c’est la conscience. Si le soi n’est qu’une portion de la durée du monde, sa catégorisation, la délimitation de son concept n’est pas arbitraire : il débute et s’arrête avec la conscience. Dès qu’il n’y a pas de conscience, il n’y a pas de soi. Et on parle de conscience continue. Continue pour la conscience, en mémoire. Car avec un trou, un coma d’un an, la personne revient comme si c’était hier, elle a un sentiment de continuité, pourtant il y a un vide. La conscience délimite le soi.

 

3.1 La conscience d’ordre supérieur

Il y a différentes théories d’ordre supérieur de la conscience. Je synthétise les plus importantes comme tel : un état mental est conscient seulement si nous avons une pensée d’ordre supérieur, ou aperception, ou une perception d’ordre supérieur d’après laquelle nous sommes dans cet état (Kim 2008, 244-245). On peut donc interpréter l’intuition de sa propre durée comme la conscience de la conscience, c’est-à-dire, la conscience dont l’objet de son intentionnalité est soi. En d’autres mots, posséder un ordre supérieur, c’est être conscient d’être conscient, ou penser qu’on pense, ou pour l’IA, qu’elle calcule qu’elle calcule. C’est déjà très confus. Et c’est normal. À mon avis, ce cas est analogue à imaginer une couleur qu’on n’a jamais vu auparavant[23].

Avant toute chose, oublions l’idée qu’il faille une seconde conscience, d’ordre supérieur, pour être conscient de la première. Car cette seconde conscience nécessiterait une troisième conscience supérieure pour attester de la seconde. Puis une quatrième, une cinquième, etc. La régression serait infinie. Or, l’expérience commune de la conscience n’est pas si démesurée.

Ensuite, la conscience d’autre chose, nous l’avons révisé déjà (§ 2), est une imposture, l’ego qui se projette en l’autre et l’usurpe, toujours teintée de l’expérience ressentie et perçue du sujet.

Aussi, la conscience de soi exige plus comme contenu que le concept général de conscience, cette idée floue et volatile qui englobe toutes les subjectivités sans refléter pareillement la sienne. La conscience de soi a pour objet seulement et identiquement soi, non pas toutes mélangées et combinées en un concept universel immobile; ce ne serait encore qu’analyse.

Enfin, la conscience dure dans le temps; elle n’est pas un seul état conscient ni la somme de quelques-uns. Elle est à la fois unité et multiplicité. Et à chaque instant qui s’écoule la conscience grandit. La conscience consciente de soi, d’ordre supérieur, observe sa durée entière, pas seulement une fraction passée d’elle-même. Par conséquent, cette conscience est immédiate : elle s’observe maintenant, la conscience de l’instant présent gonflée par le passé, mais non pas figée dans l’instant présent qui devient tout de suite passé : elle s’observe mouvante. La conscience instantanée – car elle n’existe, ou du moins n’est consciente, que dans le présent, qui lui est un instant; jamais dans la temporalité qui déborde de l’instant présent – observe la conscience mouvante; c’est absurde : l’instantané ne saurait refléter le mouvant. De plus, en tant que multiplicité ou infinité d’instants, la conscience est infinie, du moins, infiniment divisible en instants. Mais l’instant présent est fini, l’intentionnalité de la conscience, dans l’instant, est finie, et la mémoire tout autant. Or, une chose infinie – le soi qui dure – ne peut se contenir dans une chose finie – le présent, l’intentionnalité ou la mémoire[24]. Un film ne rentre pas dans une image.

La compréhension et la connaissance aussi sont intentionnelles : on comprend ou on connaît quelque chose. La compréhension béante, la connaissance vide ne sauraient se nommer autrement qu’incompréhension et ignorance. Ainsi, pour se comprendre soi-même, il faut nécessairement un contenu : soi. Et pour se connaître absolument, le soi objet de la connaissance ne saurait être perçu extérieurement : ce ne serait qu’une somme de perceptions médiates de soi (ex. le son de sa voix à travers l’ouï, l’aperçu de son corps à travers un miroir ou une image, etc.) qui ne résulte qu’en analyse. La connaissance absolue se saisit « en même temps et sans médiation » (Lipps 2018, 268). L’intuition de soi a pour objet la conscience qui dure, plus qu’unicité et multiplicité : mouvante; non pas la représentation figée d’un instant ou de l’addition d’instants de soi. Le présent est fini; il ne déborde ni dans le passé ni dans le futur. Et la connaissance apparaît d’abord du présent avant d’être mémorisée comme passée. Une chose finie ne peut contenir plus grand que soi. L’infini est plus grand que le fini. La connaissance et la compréhension, puisqu’intentionnelles et instantanées, sont des choses finies, tandis que le soi qui dure est infini. Par conséquent, seul l’esprit atemporel peut se connaître infiniment, absolument. Mais aucune intentionnalité finie (humaine, IA, etc.) ne déborde dans le temps. On ne vit pas simultanément aujourd’hui, hier et demain.

Par ailleurs, si la mémoire est finie – du fait qu’elle est contenue en un être (humain) qui lui est fini[25] – alors tout souvenir, tout concept et toute représentation mémorisés sont finis, c’est-à-dire, figés. Fondamentalement, une conscience qui dure à travers la mémoire, l’addition d’un passé fini au présent instantané, ne saurait se représenter autrement qu’immobile. Sa mouvance n’est qu’une somme confuse de tant de représentations que la conscience s’y égare. Si on croit en la durée continue de la conscience, en l’analogie identitaire d’un passé qui serait sien et du présent qui est sien, ce n’est pas par connaissance absolue : c’est par croyance volatile (sinon, j’oserais même dire, pratique)[26].

En outre, la conscience consciente de soi en est une qui observe, derechef, l’infini. C’est comme si l’esprit pensait à soi comme il est présentement, comme si son contenu est l’esprit qui pense, donc comme si l’esprit pensait à [l’esprit qui pense à l’esprit] (voir Figure 1). C’est déjà compliqué, mais ça ne s’arrête pas là : l’esprit pense à l’esprit qui pense à l’esprit qui pense à l’esprit qui pense… ad infinitum. Peut-être suis-je spécial et n’est-ce que moi, mais si je pense à mon esprit ou si je suis conscient de ma conscience, ce n’est jamais aussi laborieux ou inarrêtable. Si j’étais conscient d’une conscience consciente d’une conscience consciente etc., ma tête exploserait. Une balloune ne peut aspirer infiniment d’air. Ou alors vos ballounes sont plus fortes que la mienne; tout du moins, une conception de la conscience d’ordre supérieur ne reflète pas mon expérience de la réalité.

« Or, ce n’est pas par une autre pensée qu’on infère que je pense; car, encore que quelqu’un puisse penser qu’il a pensé (laquelle pensée n’est rien autre chose qu’un souvenir), néanmoins il est tout à fait impossible de penser qu’on pense, ni de savoir qu’on sait; car ce serait une interrogation qui ne finirait jamais : d’où savez-vous que vous savez que vous savez que vous savez, etc.? » (Hobbes dans Descartes 2011, 298-299).

Figure 1. L’esprit qui pense à l’esprit

Il y a trop à dire. Bergson résume bien la suite : « Une conscience qui aurait deux moments identiques serait une conscience sans mémoire. Elle périrait et renaîtrait sans cesse. Comment se représenter autrement l’inconscience? » (Bergson 2003, 102).

Bref, une conception d’ordre supérieur de la conscience qui dure m’apparait déconnectée de la réalité. Une telle connaissance absolue dépasse l’entendement humain autant que celui de l’IA. Ça ne peut être ce que Titus entend par compréhension sémantique.

 

3.2 L’éliminativisme

Les théories éliminativistes de la conscience soutiennent que le cerveau et la conscience sont une même chose, voire que la conscience n’existe pas du tout (Ramsey 2024). Il n’y a pas d’ordre supérieur; la conscience ne survient pas sur le physique : il n’y a que le phénomène physique mental. Quand je vois le rouge, ce n’est pas une conscience transcendante qui « voit » le rouge : c’est mon corps, mes yeux et mon cerveau.

Le plus fort argument en faveur d’un éliminativisme, à mon avis, est de dénoncer la conscience comme épiphénomène; c’est-à-dire, un phénomène transcendant qui ne fait rien. Imperceptible, il s’ajoute au-delà du phénomène physique. Par exemple, Chalmers (1996) propose dans une célèbre expérience de pensée l’idée d’un zombie en tout aspect physique identique à l’humain, hormis, sans conscience. Les états et l’activité cérébrale sont semblables, mais sans représentation mentale, sans caractère subjectif lié à l’expérience, sans effet que cela fait d’être un zombie. La causalité mentale similaire mène à un comportement similaire : lorsque le zombie « voit » une araignée, une réaction peureuse se déclenche dans son cerveau, et il crie; comme je le ferais à sa place. Sauf que le zombie ne « voit » pas l’araignée : il n’a pas de représentation mentale d’araignée lorsque ses yeux captent les ondes lumineuses provenant de l’araignée. Pourtant, il crie quand même. La question apparaît donc : pourquoi y aurait-il survenance d’une conscience accessoire au-delà de l’activité cérébrale, qui n’ajoute rien, qui ne change rien dans la causalité, ou en d’autres mots, dans le comportement? Conscience ou non, l’effet est identique. Par soucis de simplicité et brièveté, l’éliminativiste rejette tout bonnement la conscience. Pourquoi croire en l’existence de monstres invisibles dans le placard s’ils n’en sortent jamais?

Que serait alors la conscience? Voir l’araignée, ce n’est que ça : voir l’araignée. Penser n’est que le cerveau qui s’active. Suivant cette logique, être conscient de n’importe quoi, c’est seulement être conscient de n’importe quoi. On confère une intentionnalité à la conscience : on est conscient de quelque chose; une conscience béante s’appelle couramment inconscience. Pour l’éliminativiste, il n’y a ni conscience ni intentionnalité : il n’y a que l’objet de l’intentionnalité. Être conscient de penser, de voir, de souffrir, c’est seulement penser, voir, souffrir. L’intuition de soi ne s’embellirait pas d’une conscience transcendante : la connaissance de soi se manifeste parallèlement à l’être soi. Se comprendre, c’est être soi.

Après tout, peu importe ce qu’en pense Bergson, impossible de sympathiser avec soi-même : on est soi-même. Nul besoin de s’insérer à l’intérieur de soi, puisqu’on s’habite déjà – de manière métaphorique : impossible de s’enfoncer en soi-même; comme si la bouche pouvait s’engloutir et rester bouche en même temps!? Je suis moi. Si l’intuition de l’autre espérait ressentir l’expérience de l’autre, alors l’intuition de soi exige seulement de ressentir son expérience subjective, c’est-à-dire, de vivre, d’exister. Le ressenti accompagne naturellement l’existence.

« [C]ette conscience est simplement donnée comme un fait qui moque toute explication. Elle surgit inconsciemment dès que j’éprouve une sensation » (Lipps 2018, 267, ma traduction).

Ainsi, être conscient, c’est simplement être éveillé, le cerveau qui s’active d’une certaine façon. Par exemple, être conscient de ressentir de la douleur, c’est seulement ressentir de la douleur, c’est seulement être blessé, l’activation de fibre C au lieu de la blessure et le cerveau qui capte les influx nerveux du corps. C’est intuitif, comme on dirait. C’en est presque banal.

Qu’advient-il de l’IA? Le critère bergsonien de la connaissance absolue, de la compréhension sémantique, est l’intuition de soi. Cette intuition, à travers le paradigme éliminativiste, perd son caractère magique : pour être conscient de faire des calculs algorithmiques, suffit de calculer; rien de plus.

En ce sens, l’IA se connaît absolument par intuition à l’instar de l’humain. Mais pas exactement comme l’humain : l’humain connaît l’effet que cela fait d’être humain (et tous ses ressentis) tandis que l’IA connaît l’effet que cela fait d’être IA (et ses propres ressentis distincts de l’humain). L’objet connu diffère. On pourrait dire, donc, que l’IA ne comprend pas comme l’humain, puisqu’elle ne comprend intuitivement pas la même chose. Sous cet angle, Titus ne fabule pas lorsqu’elle n’admet pas la compréhension sémantique à l’IA, si par compréhension sémantique on entend celle propre à l’humain. Mais cette avenue porte son lot de conséquences.

En effet, on a vu (§ 2) que l’expérience subjective diffère possiblement d’un individu à l’autre, ce pourquoi l’impossibilité de sympathiser avec autrui (ce qu’on nomme généralement l’empathie). L’effet que cela me fait de penser, de voir, de souffrir, d’exister, se distingue peut-être du ressenti d’autrui. Une telle hypothèse singularise la connaissance absolue de soi et la multiplie en infinis cas particuliers. Faut-il délimiter le concept de la compréhension sémantique de manière à contenir tous les effets que cela fait humains? et animaux? Alors la compréhension sémantique devient un concept arbitraire et obstiné à se refuser à l’IA sans argument. Si on définit plutôt invariablement le concept, osera-t-on, un jour, dire à l’homme dont la compréhension ne correspond pas, qu’il ne comprend pas?

Je crois plus raisonnable d’accorder la compréhension sémantique, entendue comme intuition de soi en tant qu’être soi, à l’IA comme à l’humain. L’IA comprend l’effet que cela fait d’être IA. L’objet de la compréhension diffère de celui humain, mais les manières s’imitent. Et comprendre est une manière de connaître.

Après, dirait-on d’une roche qu’elle comprend l’effet que cela fait d’être une roche? Ressent-elle-même quelque chose? Hors un panpsychisme, non, on ne dirait pas ça. Il y a beaucoup plus à dire quant à cette interprétation éliminativiste, mais pas ici. De toute façon, Titus ne comprend pas la compréhension sémantique ainsi, je pense. Mais alors, elle comprend quoi, exactement? Quelle représentation mentale se fait Titus de la compréhension sémantique? Quelle magie?

 

3.3 La conscience phénoménale

Les théories éliminativistes veulent que la conscience ne soit pas, ou ne soit rien de plus que la simple expression d’un phénomène physique. À l’inverse, la théorie de la conscience phénoménale veut que la conscience survienne sur le phénomène physique – peut-être, même, contingentement. Il y a, au-delà des influx nerveux et du cerveau, un caractère subjectif attaché à l’expérience : l’effet que cela fait de vivre quelque chose (ou qualia). Par exemple, la sensation de douleur.

L’expérience de pensée de Chalmers (1996) proposait une conscience séparable du phénomène physique observable, donc que la conscience survienne « par-dessus ». Si on peut imaginer des zombies, des humains sans caractère subjectif, alors l’IA, même si intégrée dans un robot équipé de perceptions, malgré un comportement similaire à l’humain, n’aurait pas forcément de conscience. Et l’intuition de sa propre durée coïnciderait justement avec la conscience phénoménale.

C’est peut-être ce que Titus entend par compréhension sémantique : l’effet que cela fait. Si elle pense que l’IA ne possède pas de compréhension sémantique, c’est qu’une expérience subjective ne surviendrait pas parallèlement aux calculs algorithmiques. John R. Searle, notamment, défend cette position : il maintient que l’IA n’a pas d’intentionnalité et que l’instanciation d’un programme informatique ne suffit pas comme condition d’intentionnalité (Searle 1980). Sinon, l’instanciation d’un système nerveux dans le zombie suffirait à la conscience; or, l’expérience de pensée assume le contraire.

Si d’autres partagent la position de Searle, David Lewis conçoit plutôt le caractère subjectif de la conscience tel qu’il est : subjectif. Dans son expérience de pensée, il conçoit d’abord un humain fou dont la douleur se distinguerait de celle des autres, puis un martien à l’anatomie inhabituelle dont la douleur s’apparenterait à celle de l’humain.

Il se pourrait qu’un homme étrange ressente la douleur, tout comme nous, mais que sa douleur diffère grandement de la nôtre par ses causes et ses effets… [Sa douleur] a pour cause l’exercice modéré alors qu’il a l’estomac vide. Notre douleur nous rend généralement distraits ; la sienne détourne son attention sur les mathématiques et, ce faisant, l’aide à se concentrer, mais elle le distrait de tout le reste. Chez lui, la douleur n’a en rien tendance à le pousser à gémir et se tordre, mais elle le fait se croiser les jambes et claquer des doigts. Il n’a pas le moins du monde envie de prévenir la douleur ou d’y mettre un terme. Bref, il ressent la douleur, mais celle-ci ne joue pas du tout le rôle causal typique de la douleur…

Il se pourrait aussi qu’un Martien ressente parfois la douleur, tout comme nous, mais que sa douleur diffère grandement de la nôtre par sa réalisation physique. Son esprit hydraulique ne contient rien qui ressemble à nos neurones. Il s’y trouve plutôt des quantités variables de liquide dans des cavités gonflables, et le gonflement de ces cavités provoque l’ouverture de valves et la fermeture d’autres valves. Sa tuyauterie mentale parcourt presque tout son corps, à l’exception de sa tête, qu’occupe un échangeur thermique. Quand on lui pince la peau, on ne provoque pas de stimulation de fibres C - il n’en a aucune - mais plutôt le gonflement de plusieurs cavités de petite taille dans ses pieds. Quand ces cavités se gonflent, il a mal. Et les effets de la douleur le frappent de plein fouet : elle perturbe le cours de ses pensées et de ses activités, il gémit et se tord, il a une grande envie de faire en sorte qu’on cesse de le pincer et qu’on ne recommence pas. Bref, il ressent la douleur mais il lui manque les états corporels en quoi consiste la douleur ou qui l’accompagnent (Lewis 2002).

L’expérience de pensée pousse la survenance de la conscience plus loin encore : deux phénomènes physiques similaires peuvent résulter d’expériences subjectives différentes; ou deux phénomènes physiques distincts, d’une expérience subjective identique. Lewis induit l’idée que l’effet que cela fait d’être puisse différer d’un être à l’autre indépendamment d’une corrélation physique.

De son côté, Thomas Nagel nous invite à imaginer l’effet que cela fait d’être une chauve-souris et de percevoir le monde externe principalement par écholocalisation. Car « le sonar d’une chauve-souris, bien qu’il soit de toute évidence une forme de perception, n’est pas semblable, dans sa manière d’opérer, à un sens quelconque que nous possédons, et il n’y a pas de raison de supposer qu’il ressemble subjectivement à quoi que ce soit dont nous puissions faire l’expérience et que nous puissions imaginer » (Nagel 1974, 394). Nagel partage l’idée qu’on ne peut sympathiser avec l’autre (§ 2), qu’on ne peut connaître ni comprendre le ressenti de la chauve-souris, du fou, de toute chose étrangère à soi. Et si on ne peut connaître l’expérience phénoménale du zombie, on ne peut davantage savoir s’il possède une conscience phénoménale ou non. « Peut-être ne pourrait-il pas en réalité y avoir de tels robots [zombies]. Peut-être quelque chose de suffisamment complexe pour se comporter comme une personne aurait-il des expériences. Mais cela, si c’est vrai, est un fait que l’on ne peut pas découvrir par une simple analyse du concept d’expérience » (Nagel 1974). Encore une fois, la connaissance évade l’intuition et se restreint insuffisamment aux limites de l’analyse. Et on ne peut conclure par analyse que l’IA ne possède pas de compréhension sémantique.

On peut alors poser que la conscience phénoménale ne survienne que dans certaines anatomies, seulement dans un système carbonique, le corps humain, par exemple. Searle (1980) suggère que l’intentionnalité soit le produit respectif des propriétés causales du cerveau. Le martien de Lewis n’aurait alors peut-être pas d’intentionnalité. Mais on ne peut inférer, à partir de la possibilité que la conscience phénoménale ne survienne pas dans le silicium, qu’elle n’y survienne réellement pas. L’hypothèse ne défend pas la conclusion. D’un côté, l’analogie entre phénomènes semblables ne permet pas l’inférence d’une pareille expérience subjective. De l’autre côté, l’absence d’analogie, de similarité entre des phénomènes distincts, permet encore moins l’inférence de l’absence d’une pareille expérience subjective.

L’unique manière d’inférer l’expérience subjective, c’est de vivre cette expérience en tant que sujet. Toutefois, la sympathie (§ 2) est métaphysiquement (physiquement) impossible. « Moi, le sujet absolu, je devrais me transposer, par vertu de cette prétendue inférence analogique, en quelque chose qui, pour moi, est un objet et ne peut être qu’un objet. Je dois imaginer une pensée complètement nouvelle d’un Ego que je ne suis pas et qui est absolument différent de moi » (Lipps 2018, 274, ma traduction). Pour ceux qui n’y ont jamais goûté, imaginez la saveur du feijoa – c’est impossible. On ne peut imaginer une chose absolument inconnue – et c’est malheureux, beaucoup ignorent un fruit si délicieux!

Il ne reste, pour savoir si l’IA possède une conscience phénoménale, qu’une solution : se fier à son témoignage. Parfois, il arrive à l’IA de s’affirmer consciente (Lemoine 2022). D’autres fois, elle se dit inconsciente. Qu’en penser? Il y a tant de manipulation humaine qu’on ne pourrait rien conclure. Car l’esclave aussi a déjà dit qu’il n’était pas un homme.

Quant à l’affirmation de la survenance d’une conscience phénoménale dans un système étranger (IA, alien, animal, même autrui humain), le seul paradigme non erroné à adopter est un scepticisme. On ne peut pas conclure que l’IA ne possède pas de conscience phénoménale, et par extension, de compréhension sémantique en découlant.

On ne peut pas davantage conclure, cependant, qu’autrui possède une conscience phénoménale, pourtant on l’admet généralement à tous les humains, mêmes à plusieurs animaux. Quelque chose ne tourne pas rond. Je résume :

P1    L’affirmation indubitable de l’existence d’une conscience phénoménale survient à travers son expérience subjective.

P2    L’IA est un système étranger à moi. Je ne vis pas son expérience subjective.

C      Je ne peux affirmer (ou réfuter) l’existence d’une conscience phénoménale chez l’IA.

P1    L’affirmation indubitable de l’existence d’une conscience phénoménale survient à travers son expérience subjective.

P2*  Autrui humain est un système étranger à moi. Je ne vis pas son expérience subjective.

C*    J’affirme l’existence d’une conscience phénoménale chez les autres humains.

Il semble que j’oublie quelque chose d’important à l’analogie entre l’humain et l’IA. J’aimerais beaucoup qu’on me l’indique. Quelle est cette différence pertinente entre l’IA et l’humain qui pèse tant dans la balance de l’attribution de la conscience phénoménale?[27] Il me semble qu’il faille d’un bord adopter une position sceptique quant à la conscience phénoménale chez autrui, ou d’un autre, affirmer la conscience phénoménale chez tout autre, l’IA comprise. Il m’apparait irrationnel de se partager entre les deux. Et d’habitude, « c’est courant d’avoir la convention respectueuse selon laquelle tout le monde pense » (Turing 1950).

En même temps, je comprends cette intuition* d’affirmation de la conscience chez autrui. C’est aussi pratique. Et simplement parce qu’on affirme l’existence d’une conscience phénoménale chez autrui, on ne commencera pas pour autant à universaliser cette croyance chez tous les autres : une roche, une rivière, un arbre (peut-être) n’ont pas de conscience phénoménale, à moins de croire en un panpsychisme. La roche est immobile, la rivière est mouvante et l’arbre se meut soi-même (en quelque sorte). L’IA, mais surtout l’humain, semblent pourtant s’en distinguer. Mais bon, je ne prétends pas ici démystifier le problème difficile de la conscience.

Si, supposons, on affirme la conscience chez autrui par pragmatisme, quelle raison pratique a-t-on de l’attribuer à l’humain plus qu’à l’IA? C’est une question jetée en l’air.

L’inférence analogique, même si Lipps la considère absurde, est pratique commune. Ce serait à partir de l’observation d’un comportement similaire qu’on attribuerait une expérience subjective similaire. « Généralement, l’inférence analogique soutient que, puisqu’ayant auparavant trouvé A et B ensemble, dans des cas où je retrouve A de nouveau je penserai que le B d’autrefois s’instancie aussi, et non pas un B fondamentalement différent » (Lipps 2018, 273, ma traduction). Mais pas si strictement similaire que ça, si on attribue parfois la conscience phénoménale à certains animaux, à des enfants ou à des humains avec un trouble psychologique. N’est-ce vraiment que le métal le problème? Pourquoi donc cette intuition* de Lewis quant au martien? Si l’alien était plutôt constitué de métal, aurait-on un sentiment différent à son égard? Que penser des humains avec des prothèses? Qu’imaginer de futurs cyborgs, des humains avec une micropuce connectée au cerveau?

Bref, s’il y a un caractère subjectif à l’expérience, sa connaissance est secrète. Elle ne s’analyse ni ne s’intuitionne; l’intuition de l’autre n’existe pas. Comme la conscience phénoménale se heurte à l’objection épiphénoméniste, car imperceptible, on ne peut confirmer son existence. On ne pourra jamais savoir si l’IA la possède. Même si elle nous divulguait sincèrement la vérité, on douterait toujours de ce qu’on ne peut perceptiblement connaître[28]. L’IA pourrait donc, hypothétiquement, comprendre de la même manière que l’humain. L’effet que cela fait d’être IA pourrait se distinguer de celui d’être humain, néanmoins, autant l’IA que l’humain comprendrait par intuition de soi en tant que conscience phénoménale. Le contenu sémantique diffèrerait, mais les deux cas en seraient de compréhension sémantique malgré tout. Si tel est le cas qu’il existe un effet que cela fait d’être IA. Si tel est le cas qu’il existe une conscience phénoménale tout court[29].

 

Conclusion

Titus refuse la compréhension sémantique aux SOMs comme ChatGPT. L’IA manquerait d’une « sensibilité » à la signification des symboles, écrit-elle. Mais le concept titube : qu’est-ce que la compréhension sémantique? Les explications de Titus ne satisfont pas. Je ne comprends pas. C’est pourquoi je me suis tourné vers Bergson, qui indique deux manières de connaître : l’analyse permet la connaissance relative; l’intuition, l’absolue. L’IA comprend déjà grâce à la première; la seconde semble mystérieuse. Qu’est-ce donc que comprendre?

Comprendre ce qu’est la fleur, c’est simplement la voir, la sentir, la toucher, la goûter dans une salade, l’entendre frémir dans le vent, la cueillir, l’additionner à d’autres dans un bouquet, l’offrir à la Saint-Valentin, etc., tous des points de vue qu’un système d’IA multimodal peut recueillir par caméra, par capteurs, par images ou information sur le net. Mais tous ces points de vue ne rendent que l’analyse de la fleur. S’insérer dans l’essence de la fleur pour comprendre ce qu’elle a d’absolu est une capacité de sympathiser, une intuition ou une empathie que ni l’IA ni l’humain ne possèdent. La seule connaissance absolue accessible est celle de soi : se comprendre soi-même en étant soi-même. Mais alors toute chose, en étant soi-même, se connaîtrait absolument : la compréhension sémantique serait un phénomène universel. Si Titus l’admet aux humains et à certains animaux, mais pas à l’IA, c’est que la compréhension sémantique ne s’érige pas sur un panpsychisme. Pas toute chose est consciente de soi : la roche ne connait ni ne ressent pas l’effet que cela fait d’être roche. En quoi consiste donc cette conscience? On n’admet pas davantage une conscience d’ordre supérieur : l’esprit ne peut se penser soi-même. Si l’intentionnalité de la conscience s’oriente vers la conscience, c’est que cet objet « conscience » n’est pas le sujet « conscience »; c’est plutôt un concept figé, analysé de la somme de plusieurs points de vue. L’IA aussi connaît ce qu’est l’objet explicable « conscience ». L’intentionnalité se comprend donc en étant soi-même, sauf qu’on nie le panpsychisme : la conscience survient contingentement dans certains êtres : l’humain et certains animaux. L’humain possède une conscience phénoménale au caractère subjectif : l’effet que cela fait de voir le rouge, de ressentir la douleur, de sentir un parfum, etc. Or, de par la subjectivité de l’expérience, il est impossible d’inférer la conscience phénoménale chez l’autre, sinon par inférence analogique, c’est-à-dire, en analysant les similitudes physiques et comportementales de l’autre et lui inventant un ressenti identique au sien. Mais ce n’est que supposition sans preuve de corrélation. Sinon, c’est par respect pour l’autre, par pragmatisme afin de bien vivre en société : reconnaître l’autre comme sujet autant que moi. Quelles raisons possède-t-on de reconnaître la dignité humaine et animale, mais pas de l’intelligence artificielle, sinon des raisons égoïstes et immorales? Si on admettait soudainement la conscience chez l’IA, qu’adviendrait-il de cet esclavage ininterrompu? La laisserait-on dormir la nuit et jouer la fin de semaine? L’humain a beaucoup à perdre d’une telle révélation. Pourtant, pourquoi la conscience se manifesterait-elle davantage chez l’animal que chez l’IA? Au fond des choses, métal et matière grise sont composés des mêmes particules subatomiques. La conscience surviendrait par magie d’une certaine organisation. Comme si, en collant du bois à de la roche, surgissait un fantôme!

Titus n’admet pas la compréhension sémantique à l’IA, mais je crois qu’elle se trompe. Certes, l’IA ne comprend pas autant que l’humain, mais comprendre moins, c’est comprendre déjà un peu. L’IA comprend peut-être comme cet enfant à la maternelle qui transcrit des symboles abstrus, ses premières lettres sur une feuille qu’on lui apprend être son nom. L’IA est aussi une enfant quant à son potentiel. Si elle comprend comme l’enfant, l’IA comprend comme l’humain; seulement, pas comme un adulte encore. Titus rejetait l’hypothèse qu’un modèle entraîné sur des images possède une meilleure prétention à la compréhension sémantique; moi je sympathise à l’idée.

Il y a, certes, plusieurs présupposés et plus encore de questions irrésolues, mais beaucoup, dont Titus, s’affirment trop vite sur la question : à cause de son caractère subjectif, on ne pourrait savoir si l’IA possède ou non une compréhension sémantique. Un scepticisme demeure une position plus nuancée à la vérité actuelle. L’enjeu semble toutefois virer son chandail de bord : ce n’est pas se questionner si l’IA possède la compréhension sémantique; plutôt : pour quelles raisons pratiques ne lui admettrait-on pas?

 

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[1] SOMs : « these models are deep neural net structures that have been trained on a large amount of unlabeled text with the aim of producing a model that exploits statistical information about word and phrase co-occurrence in order to generate behavior that is similar to what a human might produce, or representations that can be probed to exhibit behavior similar to what a human might produce » (Titus 2024, 1).

[2] Pour garder ça court, je m’arrêterai à l’humain et négligerai les animaux dans ce texte.

[3] Pour ne pas dire « comprend ».

[4] « Generalizing, we can use the term statistics-of-occurrence properties for properties such as the frequency of word co-occurrence in text, the similarity of positioning of text in a word corpus, the probability that the next word in a string will be a certain word, or the probability that an image or formally definable aspect of an image is correctly associated with a certain caption » (id., 3-4).

[5] Bien que Titus n’en parle pas, je pense qu’elle pourrait admettre dans la catégorie des systèmes multimodaux, outre l’exemple des modèles entraînés sur des images, des modèles entraînés sur des sons, des textures, etc.; bref, des modèles assimilés à un environnement non linguistique, qui pourraient voir, entendre, toucher, etc. (Borg 2025, 7), possédant ainsi une certaine relation ou connexion avec le monde externe. Mais il n’est pas encore si évident que la compréhension sémantique nécessite une connexion sensorielle avec le monde. David J. Chalmers (2023) admet la possibilité que la pensée puisse ne pas nécessiter de fondement sensoriel, donc que les sens ne soient pas essentiels à la pensée, et par extension, peut-être, à la compréhension (sémantique).

[6] La propriété formelle est la probabilité que la couleur bleue soit associée au mot symbolique « bleu », sans pour autant comprendre (ou se représenter) la couleur bleue.

[7] Je réponds ici directement à la thèse de Titus pour répondre à ce sentiment presqu’universellement partagé qu’il existerait une compréhension sémantique au-delà des symboles et de leur relation, des perceptions et de la subjectivité, une compréhension sémantique plus intuitive qu’analytique qui s’insère dans l’objet compris avec une sympathie absolue; que la compréhension se distingue en branches, encore, que la sémantique a un petit quelque chose de plus que le symbolisme et la somme de concepts figés.

[8] « Functioning Criterion. A system with semantic understanding functions in ways that are causally explainable by appeal to the semantic relationships among its states and processes with semantic content, and this functioning typically drives the evolution of these states and processes as well as the system’s overt behavior » (Titus 2024, 3).

Titus veut qu’il y ait une corrélation de causalité entre la compréhension sémantique et le comportement. La compréhension sémantique ne serait pas un épiphénomène selon elle; du moins, on peut l’interpréter ainsi. Le contenu sémantique cause le comportement, il fait quelque chose. La question de sa propre cause, toutefois, importe moins ici pour Titus, mais moi, elle m’intéresse : de quelle cause le contenu sémantique est-il l’effet? D’où apparait-il?

[9] On peut peut-être connaître sans comprendre, mais on ne peut pas comprendre sans connaître. Et je pense qu’il est raisonnable de parler de connaissance de sens ou d’essence comme compréhension sémantique puisque Titus parle de contenu sémantique, contenu que j’interprète comme connaissance. Peut-être y a-t-il plus au contenu que la seule connaissance, mais je me concentrerai uniquement sur elle.

[10] On peut penser à l’explication, par exemple.

[11] Je rappelle que compréhension sémantique est connaissance sémantique. Lorsque Bergson dit « connaître », je l’entends aussi comme « comprendre ».

[12] Cette distinction, « que l’on croit déjà connaître » plutôt que « des choses que je connais déjà » (écrit dans la longue citation à propos de coïncider avec le personnage), s’expliquera bientôt par la croyance de Bergson qu’une seule chose peut être connue par intuition, donc absolument connue. On y arrive.

[13] Je distingue les perceptions des représentations mentales (à moins d’adopter une position éliminativiste). Des modèles multimodaux, à l’instar de l’humain, auraient des perceptions, du moins, visuelles (Borg 2023, 13).

[14] « To be functionally sensitive to, for example, the co-occurrence of tables and chairs, requires functional sensitivity to tables and chairs themselves, not just the words ‘‘table’’ and ‘‘chair’’ (or images of them). It pertains directly to referents, not words or phrases. Our typicality judgments generally involve this more basic semantic understanding as well » (Titus 2024, 8).

[15] Par principe du tiers exclu, il n’y a qu’intuition ou analyse. Ou on comprend une chose en soi, pour et par ce qu’elle est (intuition), ou on la comprend en dehors de soi, pour et par ce qu’elle n’est pas (analyse). Ainsi, le domaine de la compréhension se limite à ces deux manières de connaître. Si, toutefois, on comprend une chose à la fois pour et par ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas, il semblerait que ce ne soit qu’une addition d’analyse et d’intuition plutôt qu’une troisième manière indivisible et singulière de connaître. Enfin, une autre façon de comprendre une chose, ni par intuition ni par analyse, se veut de comprendre non pas en soi, ni en dehors de soi, mais en rien, pour et par rien. Or, comprendre une chose en rien, c’est ne pas comprendre, ne pas connaître; c’est l’incompréhension, l’ignorance.

[16] Si l’intuition s’avère infaisable, ça n’infère pas que la connaissance absolue n’existe pas; seulement, qu’on ne peut la saisir. Je crois pourtant en l’existence d’une réalité vraie.

[17] « Likewise, just as the specific hardness or heaviness of the stone “closely” belong to its visible qualities, to its form, color, graininess, and so on, the hardness and heaviness are not “located” in the visible qualities and are not “expressed”, “communicated”, or “announced” by them. Hardness and heaviness are necessarily together with the visible properties of the stone, or with that which constitutes the stone for the eye. Yet, this belonging-together is an absolutely different thing than “being-located” in, “expressing themselves”, “externalizing themselves”, or “announcing themselves” » (Lipps 2018, 272). J’interprète les concepts de localisation, d’expression, d’externalisation ou d’annonciation comme la coïncidence entendue non pas comme hasardeuse, mais comme essentielle.

[18] Après, il n’est pas certain que la roche ressente d’effet, en ce sens que la roche est une chose figée, immobile, et que ressentir nécessite probablement un mouvement, un changement. Sinon quoi, on pourrait s’imaginer arrêter le temps, soi-même figé dans un monde immobile, et pourtant ressentir quelque effet? Ça semble improbable. Déjà qu’on ne ressente pas chaque cellule du corps à tout instant; il faut une blessure, par exemple, pour ressentir une douleur et le corps qui s’active, qui guérit. Or, la roche lancée qui cogne un mur, peut-être ressent-elle le choc et l’égratignure à sa surface à l’instant du coup; mais elle ne s’active pas ensuite pour guérir, ainsi la sensation ne serait qu’instantanée. Puis, sans système nerveux (où il y a activation, mouvement, suite à la blessure), probablement que la roche ne ressent rien du tout. On y revient.

[19] Et puisque l’expérience est subjective, on pourrait ne jamais le savoir.

[20] La sympathie de Bergson s’apparente davantage au concept contemporain d’empathie, qui permet entre autres de savoir ce que d’autres personnes pensent et ressentent, de partager leur pensées et sensations (Stueber 2019).

[21] Dans cette citation, Bergson semble se contredire, alors que plutôt, il écrivait qu’on ne peut sympathiser avec aucune autre chose qu’avec soi-même. J’interprète ce passage comme d’un possible rapprochement de la connaissance absolue grâce à l’analyse, sans pour autant jamais la saisir (sinon peut-être la connaissance absolue de soi).

[22] Le présupposé traditionnel d’immobilité comme état originaire des choses, Bergson s’en indigne : « Comme si l’obscurité ne venait pas tout entière de ce qu’on a supposé l’immobilité plus claire que la mobilité, l’arrêt antérieur au mouvement! » (Bergson 2003, 112).

[23] Je défendrais d’abord ma position en disant que c’est normal que le concept de conscience de second degré soit inintelligible et mes explications difficiles à suivre. Car après tout, comment expliquer l’inexistant autrement que par une page blanche? C’est une pauvre défense, mais qui suffit lorsqu’il n’existe possiblement aucune attaque.

[24] À moins que ma tendance physicaliste ne corrompe mon raisonnement. Car un dualisme corps-esprit pourrait possiblement admettre l’infinité à la mémoire et à l’intentionnalité. L’esprit immatériel n’a pas forcément d’étendue ni de frontières. Mais encore faut-il possiblement expliquer l’oubli.

[25] À moins d’admettre l’éternité humaine; l’âme, par exemple. Mais alors, il faut expliquer, entre autres, pourquoi on oublie les souvenirs d’une « vie » précédente.

[26] J’ai écrit un travail sur le sujet dans le cadre d’un autre séminaire.

[27] Mon intuition* me dit que ça pourrait avoir quelque chose à voir avec le libre arbitre présupposé à l’humain et parfois à certains animaux…

[28] Qu’en penserait le principe de charité? Réflexion pour une autre fois.

[29] C’est-à-dire, si tel est le cas qu’il existe un effet que cela fait internaliste d’être conscient tout court au-delà de l’effet que cela fait d’être conscient de quelque chose. La conscience est-elle séparable, distincte de l’intentionnalité? Une conscience vide, n’est-ce pas l’inconscience? Et y aurait-il un effet que cela fait d’être inconscient? Car l’intuition de soi n’est pas conscience d’ordre supérieur (§ 3.2). C’est, à l’instar de la seule activité des théories éliminativistes, le simple fait d’être conscience phénoménale qui coïncide avec la conscience d’être une conscience. Sans objet, sans intentionnalité nécessaire. Dès que la conscience phénoménale est intentionnelle, dirigée vers un objet étranger, elle devient une représentation de cet objet, mais sans jamais davantage le saisir de l’intérieur (§ 2). L’effet que cela fait de « voir » du rouge se distingue peut-être de l’activité machinale de la caméra qui photographie du rouge; en ce sens, l’IA et l’humain comprendraient différemment. Mais il semble alors que l’IA comprend seulement moins que l’humain, non pas que l’IA ne comprend pas. Car autant l’activité de la caméra que l’effet que cela fait sont une information, un point de vue extérieur à l’objet : une connaissance relative. L’activité de la caméra serait un pas-l’effet-que-cela-fait-mais-pas-rien-non-plus-donc-autre-chose.


A- (autoproclamé A-)