Sur l’égale opportunité d’influence politique

La politique est une révolte. Parce qu’on ressent de l’injustice. Parce qu’on vit de l’inégalité. La politique est essentielle en société libérale afin de permettre aux individus un moyen d’action, afin d’espérer un idéal de vie bonne et vivre. La démocratie se veut le système le plus égalitaire à cet égard, à travers une égale influence politique. Or, les auteurs politiques contemporains s’entendent désormais que la démocratie ne peut subsister d’une égale influence politique, mais qu’elle requière plutôt l’égale opportunité d’influence politique. Contre mes contemporains, je réfute l’idée d’une égale opportunité d’influence politique, ressourçant la politique démocratique vers l’égale influence politique. Si l’égale opportunité d’influence politique est une chimère, alors tout le temps consacré à cet enjeu serait futile et dirigé vers une théorie fantôme de la démocratie alors que les injustices et les inégalités, elles, demeurent. La démocratie serait une (autre) fausse promesse de la politique.

Je distingue d’abord l’égale influence politique de l’égale opportunité d’influence politique et j’explique pourquoi les contemporains ont cru mieux de rejeter la première. À l’instar de Niko Kolodny (2014), je redéfinis l’égale opportunité d’influence politique comme informée et autonome, que je crois sous-entendre également derrière les écrits d’autres auteurs. Or, si l’opportunité doit être informée, n’en est-il pas de même quant à l’autonomie? Je rejette toutes deux l’opportunité et l’autonomie. Par divers exemples, je montre comment un contexte socioéconomique le dépassant conditionne l’individu, par suite que l’autonomie définie par Kolodny ne mène pas à l’égale opportunité d’influence politique. Si, donc, l’autonomie ne détermine pas l’influence politique, qu’est-ce qui la détermine? Si la démocratie ne peut se tourner vers l’égale opportunité d’influence politique, comment rendre la politique égalitaire? Je termine cet essai en proposant des hypothèse en réponse à ces questions et une conclusion optimiste.


Les auteurs politiques contemporains s’entendent de plus en plus que la démocratie, visant l’égale liberté politique pour ses citoyens, ne peut demander l’égale influence politique : elle requière plutôt l’égale opportunité d’influence politique. L’égale opportunité n’est pas entendue comme égale chance ex ante en termes d’égale influence politique; ce serait simplement revenir à l’idée d’égale influence politique. L’égale influence politique signifie, par exemple, que deux candidats aux élections aient les mêmes chances de succès à travers une égale influence sur l’électorat, donc, ultimement, que les deux candidats soient autant élus, ou que soumis à une égale influence de la part des deux candidats, l’électorat ne puisse raisonnablement trancher. Seulement, un seul représentant est nécessairement élu; dans le cadre démocratique occidental, l’égale chance ex ante est absurde. Selon Thomas M Scanlon (2018 79), le succès électoral est une affaire de persuasion. Il faut une inégalité d’influence politique pour discriminer entre plusieurs options. C’est pourquoi les auteurs adhèrent à l’égale opportunité d’influence politique plutôt qu’à l’égale influence politique : une démocratie représentative où tous les citoyens sont élus représentants ne représente plus personne.

L’égale opportunité, donc, est entendue comme liberté continue (Kolodny 2014 304), comme possibilité d’exercer ladite opportunité. Et je pense que bien d’autres auteurs, même s’ils ne l’écrivent pas noir sur blanc, adhèrent entre les lignes à ce principe de liberté, lorsqu’ils parlent, par exemple, de la participation politique des citoyens s’ils le choisissent (Urbinati 2014 19), ou de décider quoi exprimer pour influencer la politique (Scanlon 2018 92). Les verbes choisir et décider réfèrent généralement au possible.

De la démocratie, certains auteurs demandent l’égale opportunité d’influence politique informée (Urbinati 2014 28; Kolodny 2014 310), c’est-à-dire une éducation politique suffisamment bonne (Scanlon 2018 89) ou la nécessité d’un certain savoir pour faire un choix politique (Destri 2023 255). Kolodny (2014 310) pousse plus loin encore : la démocratie requière l’égale opportunité d’influence politique informée et autonome, une « influence informée en accord avec des jugements eux-mêmes atteints via la réflexion libre sur ce qu’un individu considère des raisons pertinentes » (je traduis). Le principe d’autonomie embrasse donc la liberté entrevue chez d’autres auteurs à travers la réflexion libre; par conséquent, je ne crois pas déraisonnable de conclure que les auteurs politiques contemporains parlent tous de la même égale opportunité d’influence politique informée et autonome, et la même autonomie.

On découvre ce principe obscur d’autonomie derrière l’opportunité : une possibilité contingente d’agir; par exemple, en politique, de voter conservateur autant que de voter vert. Il y a une inégalité inhérente à la démocratie qui se trouve dans le jugement autonome : des citoyens ont une opinion majoritaire, d’autres, minoritaire. L’égalité, elle, se trouve dans l’opportunité d’influencer selon son jugement; l’influence infructueuse est juste, car résultante de l’égale liberté, elle aurait pu être fructueuse. Ainsi, l’égale opportunité d’influence politique repose sur le principe d’autonomie; qu’un agent puisse, à travers la réflexion libre sur ce qu’il considère des raisons pertinentes[1], choisir d’influencer la politique ou de s’abstenir, décider par quel moyen influencer la politique ou même autodéterminer son opinion politique.

Selon Steven Lee (dans Kolodny 2014 321) : « given the particular constellation of interests among voters that results in certain individuals being constantly in the voting minority, the actual influence of those individuals is clearly not equal. Ce que je pense que Lee veut dire, c’est que même si l’opportunité d’influence est égale, une intuition d’inégalité demeure derrière l’opportunité.

Kolodny (2014 327) met le doigt sur la bonne question, quant à l’inégalité d’influence de la minorité, lorsqu’il demande : « Why is the fact that their correspondence of interests go unsatisfied, even if regrettable, no their responsibility? » Kolodny laisse entendre que si la minorité refuse de concéder à la majorité une meilleure décision suite à une argumentation, c’est sa responsabilité. La minorité aurait pu adhérer aux bons arguments de la majorité, mais elle en jugea autrement. Cette idée de responsabilité individuelle ne date pas d’hier : le salut chrétien, la méritocratie capitaliste (Robichaud & Turmel 2012) et le système pénal se fondent entre autres sur ce principe.

Par ailleurs, Kolodny (2023 388) pose une autre question : « How can one “refuse to be influenced” by the fact that one is kept in ignorance of the alternatives? » Ici, Kolodny semble dire qu’il faille d’abord connaître les alternatives pour ensuite possiblement refuser d’être influencé par elles. C’est l’opportunité d’influence informée. « On ne saurait désirer ce qu’on ignore. » C’est même communément le bon sens.

Lorsqu’on se trouve devant un choix entre voter conservateur ou voter vert, il faut d’abord connaître l’existence des deux partis pour possiblement décider. Pourtant, n’est-ce pas la même logique quant aux raisons pertinentes derrière le jugement autonome? Ne faut-il pas d’abord connaître les raisons et leur pertinence?

Si le jugement autonome de la majorité diffère de celui de la minorité, c’est que la majorité possède des raisons pertinentes différentes de celles de la minorité. Si un individu possède à la fois des raisons de voter conservateur et d’autres raisons de voter vert, et que pourtant, il vote conservateur, c’est que la pertinence des premières éclipse celle des secondes. Autant qu’il faille connaitre l’existence du Parti vert et du Parti conservateur, il faut connaitre l’existence des raisons de voter vert et des raisons de voter conservateur, puis l’existence de la pertinence de ces raisons, pertinence justifiée par d’autres raisons, elles-mêmes pertinentes, et ainsi de suite, ad infinitum. Pour conclure un jugement autonome sur la base de raisons pertinentes, il faut d’abord connaitre l’existence de ces raisons et de leur pertinence.

 « It scarcely defuses the threat of social equality if I can manipulate the judgments that underlie your vote » (Kolodny 2014 310). Un jugement sur la base de raisons pertinentes conditionnées ne saurait être égalitaire. « Equal Influence requires opportunity to knowingly influence political decisions in line with one’s judgments. Hence, unequal access to information about how to influence political decisions in line with one’s judgments is itself a form of unequal opportunity for influence » (Kolodny 2023 391, je souligne). L’inégale opportunité d’influence découle de l’ignorance. Or, l’ignorance est-elle volontaire? Pourquoi les individus ont-ils des raisons pertinentes différentes? D’où surgissent-elles?

La théorie de l’involontarisme doxastique veut qu’on ne contrôle pas ce qu’on croit (Rudy-Hiller 2022). Puis, c’est plus couramment admis aujourd’hui que le contexte socioéconomique détermine, au moins fortement, l’individu et son opinion. « Dès notre naissance, nous baignons dans une tradition culturelle [et …] profitons aussi des connaissances et du savoir-faire des générations passées » (Robichaud & Turmel 2012 54). Plusieurs études montrent la corrélation entre situation et détermination individuelle, entre autres, que dans la façon dont est bâtie notre société, même la date de naissance influence la réussite sportive ou scolaire; ou ce que les psychologues appellent l’erreur fondamentale d’attribution, c’est-à-dire qu’on explique faussement le comportement des individus à partir de caractéristiques qu’on leur attribue plutôt qu’à partir d’éléments causaux de leur environnement (Robichaud & Turmel 2012). Le fait que les partis américains dépensent des millions de dollars lors des élections démontrent aussi la gravité du conditionnement derrière l’opinion. « Pour chacun des candidats, l’important n’est pas d’avoir telle quantité de militants, de temps d’antenne, d’affiches ou de publicités, mais d’en avoir davantage que son compétiteur » (Robichaud & Turmel 2012 47). Pour remporter les élections, il faut seulement être plus connu. Et les campagnes électorales sont un excellents moyens de déterminer le savoir des citoyens : « campaigns are ‘information environments’ […]: they are meant to provide citizens with the necessary knowledge to make their choice at the voting booth. Even though the way campaigns are run may seem to disprove campaigns’ epistemic function, evidence shows that campaigns significantly increase citizens’ political knowledge, especially for those who begin with the least information » (Destri 2023 255). Leonie Smith et Alfred Archer (2020) admettent une forte influence intersubjective sur la croyance d’autrui afin d’influencer le monde politique et social commun. Chikako Endo (2024) supporte aussi que les relations intersubjectives conditionnent et permettent l’autonomie individuelle.

Il semble que l’ignorance soit involontaire et que les raisons et leur pertinence résultent du contexte socioéconomique et de l’influence d’autrui.

« How can one “refuse to be influenced” by the fact that one is kept in ignorance of the alternatives? But this is just the point. We cannot rely on equality of votes to nullify inequality of indirect influence on other voters » (Kolodny 2023 388). Si Kolodny adhère à la condition d’influence informée pour expliquer l’inégalité de l’influence indirect de l’ignorance des alternatives, alors il doit aussi appliquer la condition pour expliquer l’inégalité de l’influence indirect de l’ignorance des raisons pertinentes. Si l’ignorance des alternatives cause une inégale influence politique, alors l’ignorance des raisons pertinentes cause une inégale opportunité d’influence politique, ou plutôt, une absence d’opportunité ou de possibilité, ce qui revient à une inégalité d’influence politique. En ce sens, Steven Lee a vu juste.

En résumé, l’égale opportunité d’influence politique doit être informée et autonome, c’est-à-dire fondée sur un jugement basé sur des raisons pertinentes qui, elles, sont déterminées par un inégal accès à l’information, lui-même une forme d’inégalité d’opportunité d’influence. L’égale opportunité d’influence devient une inégale opportunité d’influence; c’est absurde.

Si l’opportunité est couramment admise comme contingente, comme je soupçonne qu’elle le soit chez Kolodny et nombre d’auteurs, contingente sur la base des raisons pertinentes, mais que ces raisons s’avèrent involontaires et fortement sinon entièrement déterminées, alors l’opportunité perd toute autonomie derrière son jugement actualisée. L’opportunité, qu’on définissait comme possibilité contingente d’agir selon son choix ou sa décision, perd sa liberté continue. La contingence de l’opportunité est une chimère, d’abord impossible, car « c’est le réel qui se fait possible, et non pas le possible qui devient réel » (Bergson 1930 64). Devant toute instance d’égale opportunité d’influence politique, pour l’agent il n’y a en réalité qu’un seul choix déterminé par ses raisons déterminées par leur pertinence déterminée par d’autres raisons-croyances conditionnées par un monde d’information en guerre, par un parti politique qui dépense cent millions de dollars de plus que son rival dans la visibilité électorale et réussit à insinuer une petite croyance – mais petite vaut mieux qu’ignorée – dans la tête d’un électorat qui au jour des élections ne saura trouver des raisons plus pertinentes de voter vert, à défaut de connaitre ces raisons, maintenu dans une ignorance inéluctable, car « dans nos sociétés complexes, les connaissances sont tellement poussées que chaque individu ne peut posséder qu’une parcelle de ce savoir » (Robichaud & Turmel 2012 55).

On se retrouve face à une impasse : la démocratie, qui vise un idéal d’égale liberté politique à travers l’égale opportunité d’influence politique, s’avère antidémocratique lorsqu’elle se mutine contre sa définition et échoue à sa fonction. Cette défaite semble fatidique, le concept d’opportunité voué à l’échec par la nature hétéronome de son principe d’autonomie. Déjà chez Endo, la proposition d’une autonomie conditionnée et permise par les relations intersubjectives semblait paradoxale. Faut-il donc réformer tout le système démocratique afin d’accommoder chaque individu avec un conditionnement (éducation, médias, publicité, etc.) qui les déterminent à posséder des raisons pertinentes d’user de leur influence politique? Mais si l’égale opportunité d’influence politique est impossible, peut-être faut-il redéfinir la démocratie : l’égalité politique plutôt que l’égale liberté politique; ou revenir à ses sources, avant même que les auteurs politiques contemporains ne discutent d’opportunité : l’égale influence politique. Car si une égale opportunité d’influence politique n’existe pas, une égale influence politique n’est pas nécessairement un mirage. Or, la raison principale pour laquelle les auteurs l’ont rejeter, c’est sa complexité.

Une égale influence politique, c’est entre autres une égale attention de la part des autres (Smith & Archer 2020), un égal accès aux moyens d’expression et une égale bonne éducation. Cependant, ce n’est pas partie gagnée. « There is no feasible and defensible way to give each citizen access for the same length of time to the attention of all the others, or even of important officials » (Scanlon 2018 81). Il en va de même pour l’expression ou l’éducation. Malgré que l’alternative d’offrir un accès égal à des moyens suffisants d’attention (ou d’expression et d’éducation) ne soit pas davantage convaincante, à cause de l’ambiguïté du terme « suffisance », c’est peut-être déjà mieux.

Bien que Scanlon (2018 92) pense qu’aucune institution ne peut garantir l’exercice individuel d’un droit, je crois plutôt que s’il arrive parfois qu’un individu exerce son droit, ainsi tout autre individu également situé devrait agir de la même manière, puisque possédant les mêmes raisons pertinentes.

[U]n esprit chez lequel le Hamlet de Shakespeare se fût dessiné sous forme de possible en eût par là créé la réalité : c’eût donc été, par définition, Shakespeare lui-même. En vain vous vous imaginez d’abord que cet esprit aurait pu surgir avant Shakespeare : c’est que vous ne pensez pas alors à tous les détails du drame. Au fur et à mesure que vous les complétez, le prédécesseur de Shakespeare se trouve penser tout ce que Shakespeare pensera, sentir tout ce qu’il sentira, savoir tout ce qu’il saura, percevoir donc tout ce qu’il percevra, occuper par conséquent le même point de l’espace et du temps, avoir le même corps et la même âme : c’est Shakespeare lui-même (Bergson 1930 63).

Certes, ce que Bergson propose est physiquement impossible – deux entités ne peuvent coexister simultanément au même endroit – mais deux individus peuvent s’apparenter suffisamment au point de posséder quelques mêmes raisons pertinentes. L’idéal d’égale influence politique demeure donc peut-être impossible, mais plus d’égalité est déjà mieux. Tendre vers l’égalité politique est d’abord une entreprise mélioriste. Si c’est difficile, voire impossible de permettre une égale influence politique, ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas faire mieux.

Ce qu’il faut, c’est un contrôle démocratique du conditionnement humain par l’action d’une volonté collective ou par la légifération réaliste d’un gouvernement représentant l’intérêt public. Ce qu’il ne faut pas, c’est une insinuation indirect avantageant des intérêts privés. Car si le conditionnement est inévitable, il peut être juste et démocratique. Une société démocratique juste en est une d’égale influence politique répandue. Or, si on est loin de là, c’est que certaines conditions disparates se traduisent en inégalité politique. Je pense entre autres aux inégalités économiques.

« Economic inequality leads to a situation in which the wealthy own and control the main means of expression, or to one in which access to these means is very expensive. As a result, the rich have much more opportunity to influence public discussion of political questions » (Scanlon 2018 94). Or, puisque je réfute l’opportunité, les riches n’ont pas plus d’opportunité d’influence politique : les riches ont plus d’influence politique, point. De plus, les raisons pertinentes dépendent du conditionnement, par exemple, d’une éducation « plus directement menacée, non par l’inégalité en soi, mais par la pauvreté, et la distribution inadéquate d’éducation publique gratuite » (Scanlon 2018 89, je traduis). L’inégalité économique se traduit directement en inégalité politique.

Comment tendre vers l’égale influence politique? Peut-être en uniformisant les moyens financiers et les raisons pertinentes (à travers un nivelage des inégalités économiques). Ou en égalisant pas seulement l’accès, mais l’usage (à travers la possession de raisons pertinentes) aux moyens d’expression, d’attention et d’éducation. Par exemple, le gouvernement pourrait superviser et assurer une juste répartition de la visibilité médiatique des partis politiques lors des élections, ou bien forcer une subvention électorale égale pour tous les partis. Si tous les partis ont exactement un million en dépense de campagne, peu importe où ils le dépensent, l’égale influence économique se traduit techniquement en égale influence politique. Du moins, c’est mieux. Imaginons tout l’argent sauvé, comparé aux milliards dépensés aux élections américaines, redistribué dans une meilleure éducation offerte à tous!

Certes, une plus grande ingérence de l’état est un gros coup de hache dans la liberté d’expression – on entend déjà les riches se plaindre de ne pouvoir dépenser leur argent comme bon leur semble; néanmoins, les riches ne sont pas si hypocrites qu’ils revendiqueraient une liberté d’expression qui coûte celle des autres, quand même! –, mais lorsqu’on considère la liberté d’expression sous le conditionnement, il n’existe pas réellement de liberté d’expression après tout; certes, pas au sens d’opportunité; mais au sens de moyens d’expression, cette liberté est inégale dans une démocratie qui pourtant promeut l’égale liberté. Le second problème, c’est cette question de bonne éducation (ou bon conditionnement), donc une évaluation normative quand à ce qu’est une bonne éducation. Grosso modo, une bonne éducation mène vers une égale influence politique, car c’est le bien de notre démocratie redéfinie comme égalité politique. Je n’avancerai pas davantage de solution quant à ce problème dans cet essai, mais dans la conclusion qui suit, j’exprimerai pourquoi je pense que ce problème n’en est pas un, du moins, pas potentiellement, car la solution semble déjà se présenter d’elle-même. Enfin, je n’aborderai pas cette possible critique, mais il est aussi question de conformisme, généralement connoté négativement (et peut-être à tort).


De la démocratie, d’abord définie comme égale liberté politique, bien que les auteurs politiques contemporains requièrent l’égale opportunité d’influence politique, je réfute sa possibilité, car c’est le réel qui fait le possible. On ne peut en vouloir aux auteurs contemporains : ils espèrent. L’introduction de l’égale opportunité d’influence est une révolte politique parmi tant d’autres. Or, on s’est illusionné quant à l’idée d’opportunité, que Niko Kolodny et d’autres auteurs semblent définir comme informée et autonome. Kolodny admet qu’il faille connaître pour être influencé par ladite connaissance. Je démontre qu’il en va de même quant à l’autonomie : pour un jugement atteint à travers la réflexion libre sur ce que l’individu considère des raisons pertinentes, il faut d’abord connaître ces raisons et leur pertinence. Par conséquent, il n’y a pas d’autonomie, pas d’opportunité, pas de liberté continue. On n’abandonne pas la politique pour autant. On ressent toujours de l’injustice; on vit toujours de l’inégalité. Il faut plutôt redéfinir la démocratie, non pas comme égale liberté politique, mais comme égalité politique qui requière seulement l’égale influence politique. La démocratie n’est pas absolument une (autre) fausse promesse. Et puisque la situation socioéconomique conditionne l’individu, et que l’individu, à travers la politique, détermine la réalité socioéconomique, le futur de la démocratie demeure entre les mains du peuple, reposant sur son autonomie hétéronome.

Quand l’influence politique individuelle est fortement conditionnée par l’influence politique d’autrui, il ne reste plus qu’à espérer que ce conditionnement se dirige vers une égale influence politique. Mais espérer, c’est déjà s’en rendre compte, c’est déjà sortir de l’ignorance et donc posséder de nouvelles raisons pertinentes de choisir d’influencer la politique dans ce sens. Espérer, c’est déjà influencer la politique, c’est déjà conditionner autrui et le monde vers une égale influence politique. Atteindre l’idéal démocratique d’égalité politique à travers l’égale influence politique, c’est difficile, peut-être impossible, mais ça peut être mieux.

 

Bibliographie 

Chiara Destri (2023) « No Money, No Party. The Role of Political Parties in Electoral Campaigns », dans Michael Bennett, Huub Brouwer et Rutger Classen, Wealth and Power. Philosophical Perspectives, Routledge, p. 252-273

Chikako Endo (2024) Care, democracy and ‘being part of the story’, Critical Review of International Social and Political Philosophy, Vol. 27, No. 5

David Robichaud & Patrick Turmel (2012) La juste part, Atelier 10, p. 46-49; 54-68

Fernando Rudy-Hiller (2022) « The Epistemic Condition for Moral Responsibility », Stanford Encyclopedia of Philosophy, section 2 : « The Epistemic Condition and Revisionism », récupéré du site : https://plato.stanford.edu/entries/moral-responsibility-epistemic/

Henri Bergson (1930) « Le possible et le réel », dans La pensée et le mouvant. Essais et conférences [édition électronique], Les Presses universitaires de France, p. 56-65, récupéré du site : https://psychaanalyse.com/pdf/PHILO_BIBLIO_BERGSON_LA_PENSEE_ET_LE_MOUVANT_157PAGES.pdf

Leonie Smith & Alfred Archer (2020) « Epistemic Injustice and the Attention Economy », Ethical Theory and Moral Practice, Vol. 23, No. 5, p. 777-795

Nadia Urbinati (2014) Democracy Disfigured. Opinion, Truth, and the People, Harvard University Press, p. 16-28; 50-58

Niko Kolodny (2014) « Rule Over None II: Social Equality and the Justification of Democracy », Philosophy and Public Affairs, Vol. 42, No. 3, p. 287-336

Niko Kolodny (2023) The Pecking Order: Social Hierarchy as a Philosophical Problem, Harvard University Press, chapitre 31 : « The Demandingness of Informal Equality », p. 383-393

Fernando Rudy-Hiller (2022) « The Epistemic Condition for Moral Responsibility », Stanford Encyclopedia of Philosophy, section 2 : « The Epistemic Condition and Revisionism », récupéré du site : https://plato.stanford.edu/entries/moral-responsibility-epistemic/

Thomas M. Scanlon (2018) Why Does Inequality Matter?, Oxford University Press, chapitre 6 : « Political Fairness », p. 74-94 



[1] Par raisons, j’entends des considérations qui comptent en faveur, ici, d’un jugement, que ces considérations soient pratiques ou théoriques. Par pertinence, j’entends un poids derrière les raisons qui en font peser certaines plus que d’autres, poids peut-être lui-même déterminé par d’autres raisons, mais un poids normatif et impératif, duquel le jugement de l’individu est toujours motivé tout-bien-considéré (all-things-considered) et auquel l’individu ne peut déroger. La pertinence, après tout, apparait de ce qui importe pour un individu. Une telle vision de la pertinence rejette donc l’idée d’acrasie.


C+ (autoproclamé A)