Violette

Violette travaillait en Grèce cet été-là. Ben, elle ne travaillait pas vraiment, c’est-à-dire, elle ne recevait aucune rétribution salariale pour ses services – n’empêchant point toutefois de pourboire symbolique –, et travailler, généralement, n’est qu’un moyen pour atteindre une fin personnelle, une sortie au resto ou une six de bières, alors que dans son cas, le travail se définissait en lui-même et pour les autres. Notamment, nul autre travail n’éprouve autant que le sien. C’était en Grèce, sur une île crevassée parmi tant d’autres qu’elle pansait de sa caresse humaine. Cet été-là, parce que des saisons, des neiges, des tempêtes, des pluies, des floraisons et des feuilles mortes, Violette en a vu de toutes les couleurs. Il me semble que pas plus loin qu’hier elle me téléphonait de la Bosnie-Herzégovine, et Dieu sait où elle s’est arrêtée en chemin. Oh, Dieu sait! Une partie de Dieu vit en Violette, après tout. Car tous deux tendent la main à l’humanité. Car en Grèce, cet été-là, comme partout ailleurs et à temps plein, Violette avait le cœur sur la main.

L’organisation humanitaire comptait sept ou huit bénévoles, dont deux coordonnatrices et trois volontaires de la communauté. Mais Violette n’apprécie pas vraiment ce terme. Ces volontaires de la communauté étaient aussi des résidents, hébergés et protégés par l’organisation. Les bénévoles s’occupaient des douches communautaires pour femmes et enfants, havre de paix afin d’oublier et sortir des camps, faire ses ablutions loin des regards impudiques mâles et laver sous une douche chaude les sueurs de survie et odeurs de peur.

Pendant son séjour en Grèce – puis-je vraiment nommer un milieu de détresse et pauvreté un séjour? –, Violette rencontra une Kurde, Ajna, l’une des trois volontaires de la communauté. Son père et elle avaient quitté les rues et manifestations d’indépendance du Kurdistan, le peuple Kurde jadis divisé, après la Première Guerre mondiale, entre l’Irak, Iran, la Syrie et la Turquie. Sans pays, sans maison, Ajna et sa famille espéraient trouver asile en Grèce. Aujourd’hui encore, en attente de la décision du gouvernement, ils espèrent.

Un soir, vers deux heures du matin, Violette reçut d’Ajna un message vocal étouffé d’émotion : le père d’Ajna était entré d’urgence à l’hôpital, elle ignorait s’il allait survivre, et impuissante, elle attendait le verdict des médecins. Les problèmes de santé de son père ne découlaient pas du hasard; c’est la réalité du monde, non seulement humanitaire, mais du monde, des camps de réfugiés où des gens s’amassent les uns contre les autres pour survivre, pour entrer dans le monde. Nul doute que les conditions des camps affectèrent la santé du père d’Ajna. Ainsi, à l’hôpital, Ajna attendait. Et elle espérait, toujours et encore.

Comme la vie ne cesse parfois de s’acharner sur le sort de quelques-uns, Ajna tombait en même temps dans sa semaine. Bousculé jusqu’à l’hôpital par les circonstances subites, Ajna se retrouvait sans serviette sanitaire, la vie s’écoulant, se gaspillant entre ses jambes alors que celle de son père menaçait de s’éteindre. Violette réveilla donc précipitamment sa collègue et colocataire bénévole, prépara un paquet avec des grignotines, de l’eau, une couverture et des serviettes sanitaires, et elles se hâtèrent vers l’hôpital.

En raison de la pandémie, l’hôpital n’admettait que les malades, les blessés et leurs proches. Violette et son amie se cognèrent à une barrière. Lorsqu’Ajna les aperçut de l’autre côté de la grille et vint à leur rencontre, lorsqu’elle les remercia d’être venues et parla de la situation, les émotions qu’elle retenait en dedans, à tous les jours, à tout instant, se déversèrent comme les flots d’un océan libéré, et Ajna s’effondra en sanglot contre la barrière, cherchant des cœurs chauds contre lesquels se blottir, mais ne touchant que la caresse froide du métal. Violette ne pouvait que lui tenir la main, la réconforter par des mots sympathiques et lui tendre son oreille, mais un mur les séparait alors et les séparerait toujours.

Pour Violette, l’action humanitaire, ce n’est pas de sauver le monde. Des serviettes sanitaires, à Québec d’où Violette vient, on en trouve à chaque coin de rue. C’en est quasiment banal.

Pour Violette, l’action humanitaire, c’est d’offrir une douche chaude à des femmes réfugiées pour se réfugier des camps de réfugiés. C’est d’offrir une serviette sanitaire à une femme en besoin, d’épargner une seconde de sa vie à défaut de ne pouvoir réguler la montre à son poignet, à défaut de n’avoir l’autorité pour imprimer ses papiers, à défaut de ne jamais connaître la réalité de l’autre côté de la barrière, à défaut de ne posséder la force de la démolir. C’est dire à une personne qu’elle n’est pas seule, même si ce n’est qu’une main tendue au travers d’une grille. Et c’est, parfois, une larme salée en moins dans l’océan qui nage, qui rage, qui se noie en nous.