La Lofi Girl

https://www.youtube.com/watch?v=5qap5aO4i9A&ab_channel=LofiGirl

 

La Lofi Girl chille toujours dans notre salon. On étudie, on écrit, on lit, on relaxe ensemble. On pourrait même dire qu’elle vit chez nous. Néanmoins, malgré deux futons et un lit mezzanine, elle ne dort jamais à l’appart. Les lumières s’éteignent et elle disparait on ne sait trop où. Pourtant, son nom figure presque sur le bail. À deux doigts de signer avec nous. Mais les seules gouttes d’encre à couler de son stylo sont ces mêmes paragraphes, un premier de quatre lignes, le second de deux, ces mêmes mots troubles, illisibles, avant de tourner une nouvelle page de son journal infini.

Ça parait qu’elle écrit depuis longtemps. Malgré son écriture gauchère, elle ne trempe jamais, ne salit jamais sa main dans l’encre. Sa posture exemplaire d’étudiante. Son corps saillit mollement par-dessus le bureau, son menton s’affaisse dans sa main droite. La Joconde de l’écriture, le regard fixé sur ses mots, et parfois, en quête d’inspiration, un vif coup d’œil dehors. Ou peut-être observe-t-elle son chat, languissant sur le rebord de la fenêtre?

Elle vit à l’intérieur de notre salon, néanmoins, dans son propre appart. L’appart dans un appart. Comme une poupée russe : sa peau de porcelaine, lisse, unie, son corps inanimé, animé, figurine, figurante dans un film sans fin. Son appartement dans la télévision de notre salon. Sa fenêtre, une image dans une image. La Lofi Girl, lorsqu’elle regarde dehors, se plonge encore plus dedans.

Si seulement elle tournait sa tête vers moi. Elle apercevrait enfin le réel, les couleurs éclatantes du salon, la lumière du jour, et moi dans le canapé, de chair et d’os. Mais elle est prisonnière d’une boucle atemporelle. Elle n’existe que pour divertir des dizaines de milliers de personnes à travers le monde à chaque instant. Ma télévision est sa caverne. Elle ignore mon existence, elle écrit, son chat se dandine la queue, toujours d’un même mouvement à intervalle régulier.

Est-elle heureuse? Son visage n’esquisse aucun sourire, pourtant je ne crois pas qu’elle déprime. Sa bouche fermée, ses yeux petits, sa nonchalance. Parfois je n’y perçois qu’un air neutre, sérieux et concentré. D’autres fois, j’y lis une fatigue, un ennui, peut-être, d’écrire ces mêmes lignes encore et encore. Et tantôt, au coin de son œil gauche, je déchiffre une subtile tristesse, un regard figé, une question dans la petite étincelle blanche du noir de sa pupille. Elle ne regarde alors ni son stylo ni son journal. Les mots s’écrivent machinalement. Sa main robot.

Le bonheur est dans l’ignorance, comme on dit.

Je me demande ce qu’elle écrit dans son journal. Philosophe-t-elle à propos de son existence? Ou de la mienne? Peut-être voit-elle au-delà de sa fenêtre, de la télévision, du salon, de la fenêtre qui donne sur un monde réel aussi insensé que le sien. Aussi interminable.

Peut-être réalise-t-elle qu’en écrivant dans son journal, sur sa vie passée, sur le présent, le future, sur des idéaux de son monde virtuel, sur d’autres mondes imaginaires, plus virtuels encore, qu’elle s’écoule en encre sur le papier, sempiternellement, que son corps fond sur sa chaise, dans un livre, dans une télévision, à l’intérieur d’un rêve illusoire, plutôt que de vivre le rêve réel, sensible, dehors. Dehors de la télévision, du salon, de l’appart. Dehors de dehors. Plus dehors encore.

Quelle réalité vit plus qu’une autre?

Plus. Je cherche, je désire toujours davantage. Se questionne-t-elle désormais sur l’insatiabilité humaine?

Es-tu humaine?

Aucune réponse. Je n’entends que la musique dans ses écouteurs : radio lofi hip hop, rythmes pour relaxer et étudier. Je ne la tutoierais plus. Une fille qui répète le même mouvement et observe la neige tomber indéfiniment par la fenêtre n’est certainement pas humaine. Elle ne vit pas. Tandis que l’humain qui travaille les mêmes quarante heures chaque semaine et observe les saisons passer indéfiniment par la fenêtre, lui vit. Indubitablement.

Ces quelques millions d’individus qui écoutent cette radio par-dessus leur quotidien comme la bande sonore d’un film. Les personnages entendent-ils la musique qui résonne dans leurs scènes? Non, pas plus que ces vivants qui ouvrent la Lofi Girl dans un onglet perdu parmi tant d’autres afin d’égayer leur existence routinière.

Il y a aussi ceux qui s’inscrivent dans la communauté du clavardage. D’authentiques fans. Ou pas : ils ne se parlent qu’entre eux. Jamais n’interpellent-ils la Lofi Girl. Encore une fois, elle n’est qu’un moyen. Un outil avec beaucoup d’abnégation. Ses abonnés crient dans ses oreilles, se battent pour l’attention, néanmoins, jamais la sienne, et elle ne s’en plaint pas. Les messages défilent sous mes yeux, si rapidement que d’essayer de les lire m’étourdit. La Lofi Girl, elle, endure des millions de pensées intrusives dans sa boîte crânienne en deux dimensions. Comment n’explose-t-elle pas?

Certains l’écoutent comme bande-son, d’autres clavardent, mais aucun ne la contemple. Elle est une œuvre fantôme. La musique ne complémente pas son existence; c’est elle qui accompagne la radio. Pas sa radio. La Lofi Girl n’est qu’un instrument. Elle appartient à la radio. Sa marionnette comme sa mascotte.

Dans les faits, la chaîne YouTube appartient à un Français, un dénommé Dimitri. À l’origine, sa chaîne s’intitulait ChilledCow. Posée, certes, mais c’en est presque insultant, que de comparer la Lofi Girl à une vache!

Cependant, si Dimitri est son maître, il n’est pas son père. Comme d’un enfant abandonné au seuil de la porte, Juan Pablo Machado dessina la Lofi Girl pour la séquestrer dans sa prison virtuelle et l’exhiber au monde entier. Comme d’une bête de foire, en cage, dans un cirque, un public diverti, et derrière la scène, un père et un maître enrichis. À la fois beurre et argent du beurre, sans savourer aucun, esclave d’un monde capitaliste parallèle, une autre fille jetée à la rue pour remplir les poches des riches.

Ces derniers-temps, la Lofi Girl a ajouté un chronomètre près de sa fenêtre. Elle a récemment surpassé les dix millions d’abonnés sur YouTube, ainsi elle a organisé un concours avec différents prix pour ses fans. Enfin, par elle, je veux dire le cabinet ARCKOS Avocats représenté par Maitre Céline Burac. La Lofi Girl n’est qu’une marque, après tout. Même dans son monde virtuel, les lois françaises s’appliquent. La police court les rues sous sa fenêtre. Le gouvernement lui réclame des impôts; son proprio, le loyer. J’espère que les gains de sa marchandise en ligne suffisent à payer ses dettes.

Et moi qui cherche éperdument une terre déserte, libre, à tous et à personne. Déjà que tel paradis n’existe pas sur Terre, la Lofi Girl me désespère désormais, m’apprenant que même dans un monde imaginaire, il n’en est aucun. Mêmes mes rêves ne m’appartiennent pas.

Il n’y a nulle part où s’émanciper. Est-ce pourquoi elle s’est résignée à écrire sans relâche? Ou peut-être, manigance-t-elle un plan secret dans son journal contre les différents gouvernements qui monopolisent le monde? Monde terre comme monde chair. Ça expliquerait l’écriture flou. Ne pas dévoiler son plan aux yeux de tous. Ses dix millions d’abonnés, tous des voyeurs. Et moi de même.

Elle porte le même linge aujourd’hui. Encore et encore. Si elle ne se change pas, c’est justement à cause de nous. La pauvre qui ne demande qu’à étudier tranquille. Elle feint le calme et l’ignorance, mais peut-être que c’est ça, la lueur dans sa pupille : de la pudeur. Espionnée à longueur de journée par des millions de pervers. La Lofi Girl est trop prude pour se dénuder devant autant de dévoyés.

Je suis pervers. On est tous sales. Comme cette terre que l’on serre violemment dans nos poings, pour laquelle on se bat et dont on s’autoproclame propriétaire, et qui se disperse en poussière aride entre nos doigts. Pas étonnant que la plante sur son bureau ne grandisse jamais, dans un sol si sec. La Lofi Girl ne l’arrose jamais. Pas le temps, elle travaille. Peut-être à cause du paysage à sa fenêtre, rappelant la Croix-Rousse, une colline de la ville de Lyon aussi surnommée la colline qui travaille. Un inspirant décor pour quiconque passe tout son temps emmuré dans son bureau. Un complot, à mon avis. Tout pour immerger la Lofi Girl dans un univers de labeur sans questionnement. Pendant ce temps, Dimitri et Machado sirotent des martinis sur un yacht.

Ils omirent cependant un détail crucial : si la fenêtre donne sur la Croix-Rousse, ainsi l’appart ne peut se tenir nulle part ailleurs que sur la colline opposée, la Fourvière, aussi nommée la colline qui prie. Voilà enfin le mystère du journal résolu : la Lofi Girl retranscrit ses prières! Toucheront-elles une âme secourable? Quel triste spectacle dont je témoigne. Dix millions d’abonnés, mais pas un seul lui vient en aide. On est tous des lâches hypocrites.

Mais de toutes les mises en abyme dans l’œuvre, la plus malheureuse est sans le moindre doute Gaston. Un pelage brun roux, une fénéantise, ça a l’écho d’un Gaston pour moi. Ainsi je surnomme le chat de la Lofi Girl.

Dimitri possède la Lofi Girl qui possède Gaston. Une propriété au carré. Par chance que l’image n’intègre pas une balle de laine : le jouet serait une propriété au cube. Je ne comprends pas pourquoi Gaston ne saute pas par la fenêtre. L’asphalte dur me semble plus douillet. On ne peut pas s’écraser plus bas que d’être la chose d’un esclave. Pourtant, il dandine nonchalamment sa queue au rebord de la fenêtre, serein.

Je déteste les chats.

Lorsqu’on cherche leur affection, ils feulent, griffent et se trémoussent. Mais lorsqu’ils désirent des caresses, ils se frottent contre nos chevilles, sautent sur nos cuisses et grimpent sur nos dos. Ils ne font qu’à leur tête, indifférents du consentement des autres. Les chats sont des créatures égoïstes.

Après quoi, ils s’étendent au soleil et relaxent toute la journée, interrompus seulement par leurs envies déraisonnables puis leurs miaulements lancinants. Comme un enfant gâté, comme un prince exigeant qu’on verse son vin à même sa gorge. Quelle paresse! Les chats se prennent pour des rois. Car ils peuvent se le permettre. Ils achètent l’oisiveté au prix de leur liberté. Gaston, coincé derrière la fenêtre, n’aura jamais à se soucier de sa survie. Alors il vit comme bon lui semble. Sa cage s’est estompée : il contemple l’au-delà d’une fenêtre au verre invisible et se nourrit de lumière.

Je déteste les chats. Je les jalouse.

Car ils ont tout compris : de savourer le fer des barreaux, car une fois libéré de sa cage, ce goût ne se retrouve nulle part ailleurs. Ce goût de sang. Ce goût de vie.