Mauvaises herbes dans un nid-de-poule
Le monde tel un géant labyrinthe. Tant de rues qu’on s’y perd, mais nulle part où s’égarer.
Bitume sous nos
pieds, bitume sur nos têtes.
On piétine le
ciel.
Une muraille d’appartements,
cent fois plus de fenêtres, autant d’habitants, plus de dalles de trottoir
encore, autant de piétons, autant d’étrangers, aucun bonjour.
La tôle rouillée qui revêt l’arrière des bâtiments a bien plus chaude couleur que leur façade de brique dispendieuse.
En basse-ville, ne
surtout pas respirer par la bouche, ou du
moins, toujours porter un masque, avec ou sans pandémie : c’est
tellement poussiéreux.
Car la haute-ville
époussette ses tapis rouges.
Autant de
fenêtres, mais plus petites et plus sombres. Ça parait qu’ici-bas les rues
descendent.
Le filet se resserre, rues entrelacées, pauvre poisson pris au piège. Les mailles lacèrent sa peau, ses blessures crachent du magma, mais les pêcheurs ne lâchent pas prise. La Terre implose, sanglante, étranglée.
Mégots de
cigarette, canettes de soda, gommes à mâcher, serviettes de table, pare-chocs,
éclats de verre, enjoliveurs… Les pluies
ruissellent et transportent les déchets rejetés par les autoroutes jusqu’à ses entrailles. Elle vomit par
tous ses pores. La Terre explose, intoxiquée.
Les ingénieurs
disent que la différence entre l’asphalte et le
béton est que l’un utilise du ciment comme liant, tandis que l’autre, du
goudron. Mais la vraie différence, c’est que l’un claque à plat quand l’autre
se plante comme un poignard.
Le mot « béton »
se traduit en anglais par « concrete », signifiant en outre « concret ».
Concret. Tout ce que j’y vois de concret, moi, au béton, ce sont ces rues, ces
ponts, ces bâtisses, ces gratte-ciels, ces gratteux, ces gratte-moi-le-cul-pour-une-promotion,
ces gratte-la-gorge-de-la-planète et ces gratte-la-poitrine-du-monde-jusqu’à-déterrer-son-cœur-et-y-enfoncer-tes-griffes.
Et nous, on
regarde la Terre saigner en se grattant le cul.
J’entends les klaxons des riches en retard pour la réunion qui les enrichira encore davantage hurler à la petite vermine de se grouiller en traversant la rue.
J’entends les déchets frétiller dans le vent poussiéreux.
J’entends les manifestations d’insatiables insoumis wokes, revendiquant leur rêve cauchemardesque pour d’autres, mais somnambules, leurs yeux à l’envers.
J’entends les moteurs des voyous gronder fort.
J’entends des estomacs gronder silencieux.
J’entends le trottoir doucereux dire : « Bonjour monsieur, n’auriez-vous pas un peu de monnaie, que je puisse prendre l’autobus? »
J’entends aussi le
cliquetis des pièces dans ses poches.
La sonnette
résonne dans l’autobus et soudain la vielle dame assise devant moi gigote sur
son siège, épiant la sortie et surtout, la foule
de gens debout qui y bloque l’accès. C’est l’heure de pointe. La dame
poireaute, visiblement anxieuse, sans toutefois essayer ni de se lever ni de
prévenir son chemin hasardeux vers la sortie. Bientôt, le véhicule s’arrête et
les portes s’ouvrent.
Je compte deux
genres de personnes dans les autobus : ceux, silencieux, qui regardent les
portes se fermer sous leurs yeux et qui attendent patiemment le prochain arrêt
– j’appartiens à ce genre – et ceux, comme cette vieille dame, criards rois du
monde qui bousculent tout sur leur passage, car après tout, les personnes au
volant ne sont pas que chauffeurs d’autobus, ils sont leurs chauffeurs privés, et les autres usagers de la route, de
bourdonnants insectes à balayer du revers de la main. Une chance encore qu’elle
ne conduise pas : il ne m’étonnerait pas qu’elle écrase les piétons comme
d’insignifiantes petites bêtes traversant la rue.
En face de moi, un
siège est libre malgré l’autobus plein. La file de gens venant d’entrer
s’entasse et s’arrête, un jeune adolescent devant le siège libre. Il ne s’y
assoit pas et reste debout. Et libre à lui. Mais ne pense-t-il pas une seconde
à la dame assise sur le siège voisin, à côté de laquelle personne ne semble
vouloir s’assoir? Est-ce qu’elle pue?
Ne voit-il pas
également l’ingratitude de refuser ce luxe alors qu’il y bloque l’accès et que d’autres
moins chanceux, derrière dans la file, pourraient l’envier?
Heureusement, la fille derrière lui s’excuse de passer, puis elle s’assoit et efface les craintes hygiéniques de la dame.
Le tapis et le
plancher blanchi par le calcium, jonchés de grains de sel et de gravier. La rue
infiltre mon appart.
Criss d’hiver
québécois de marde!
Je me gèle le cul
à attendre le passage piétonnier, une botte dans la gadoue, l’autre instable
sur une plaque de glace, pendant qu’ils me crachent leur fumée en pleine face.
C’est le monde bitumineux : on priorise les conducteurs polluants. Après
tout, ils font rouler l’économie presque autant que leur moteur.
L’indicatif
s’allume enfin. J’entame de traverser la rue glacée, lorsque j’entends une dame
s’effondrer derrière moi. Inquiet, je lui tends mon bras afin de l’aider à se
relever, mais la douleur la cloue au sol. Elle pleure à chaudes larmes. Ces
mêmes chaudes larmes qui gèlent et se fracassent sur la glace.
C’est comme ça que
tu nous remercies? On te coule au monde, et toi, tu plaques une femme au sol et
la fais pleurer?
Rue ingrate!
Sables bitumineux
Plages bitumineuses
Océans bitumineux
Larmes bitumineuses
Quelques piercings
dans une rivière et on y bâtit un pont.
Combien de
piétons, en traversant un pont, jettent un œil à la rivière dessous et se
demandent ce que ça ferait, que d’y jeter plus qu’un œil?
Je me jette du
pont de Québec, mais plutôt que de plonger, je m’écrase sur le troisième lien.
En vrai, c’en est
presque décevant, qu’on n’asphalte pas l’océan : ça protégerait la vie
sous-marine de l’incontinence pétrolière.
Sables bitumineux
Déserts bitumineux
Sécheresses bitumineuses
Morts bitumineuses
La personne la
plus folle et paranoïaque que je connaisse vient de l’Alberta. C’est ce que ça
fait, que de naître dans les sables bitumineux.
Les deux seules
personnes que je connaissais qui soient décédées d’un surdosage venaient de
l’Alberta. Z et B. C’est ce que ça fait, que de consommer des sables bitumineux.
L’un était mon
ami. Je pense encore à toi.
Bitume, je
trépigne de rage et t’assène de coups de pied comme tu as jadis piétiné ces
jolies fleurs qu’aujourd’hui tu étouffes
grises. Je vais battre la Règle d’or en toi : ne fais pas aux autres
ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse.
Je vais te tuer.
Les dalles du
trottoir me narguent, elles m’invitent à une démarche docile, calculée de ligne
en ligne, pas à pas. Mais je ne succombe pas à ce conditionnement.
Je marche dans la
rue.
On fait moins le
malin maintenant!
Parfois,
gracieuseté des automobilistes, une rue devient piétonne l’instant d’un été.
Pourquoi pas l’inverse? Des rues toujours piétonnes, et occasionnellement,
disons, au Boxing Day, des trottoirs automobiles?
On surnomme les prostituées des travailleuses de la rue ou aussi des asphalteuses.
À force de se
frotter à la rue comme une pierre ponce qui pétrifie en peaux mortes plutôt que
de gommer les aspérités, elles deviennent la rue même, grise comme un ciel
maussade, on ne distingue plus leur silhouette dans les fissures, on roule sur leur corps délabré, la voiture sursaute, on se
plaint des nids-de-poule, on jappe
par la fenêtre, puis deux jupettes s’envolent sur le trottoir, pas de tête on
les appelle nos poules sans savoir d’où vient l’expression.
On ne remarque pas plus quand on les écrase le lendemain.
Je foule la rue
terreuse du pueblo de Tulum, au Mexique, lorsque j’entends un
sifflement. Je m’arrête pour scruter les alentours, mais je n’aperçois aucun
oiseau. Je reprends ma promenade lorsqu’on m’interpelle à nouveau.
— ¡Hey
Padrito!
La voix suave
d’une oiselle mexicaine.
Ses yeux de faucon
me dévorent par une fenêtre, je les sens transpercer mon dos blanc-bec de
souris sans défense.
Je suis sa proie.
Pas à l’oiselle; elle est d’autant plus sa proie. Au prédateur : la rue.
Un pas dans la rue
sournoise et déjà elle me domestique, je deviens son esclave, son mignon, comme
un cheval qu’on siffle et qui accoure, haletant, et qu’on chevauche jusqu’aux
petites heures. Séductrice, la rue comme une sirène qui tente de me leurrer
vers les profondeurs. Mais je le vois, derrière son maquillage, son larbin le
proxénète qui guette avec une batte de baseball.
Je ne ralentis pas
et me sauve au prochain tournant.
Je voyageais en
Amérique du Sud, je foulais nus pieds les rues de terre battue, j’étais heureux.
Amertume rime avec
bitume.
Les premiers
rayons de soleil de mars touchent l’asphalte, et en bordure de trottoir, la
fonte des neiges ruisselle.
C’est donc ça,
l’espoir?
Il n’y a rien de mieux pour s’étendre et se baigner dans les rayons de soleil que l’asphalte
chaud d’été.
Jusqu’à ce qu’une voiture te roule dessus.
Certes, il ne peut
y avoir de rue au paradis. On n’asphalte pas les nuages, quand même…
!?!???