Le chien des Monts-Valin

On est entassés dans la Civic. À quatre, pas si entassés que ça, néanmoins je m’y sens coincé. Dans la voiture, dans ma poitrine.

Zizoune, joviale, à ma gauche sur la banquette arrière; Dona, dangereuse, dans la lune plus qu'au volant, TDA comme personne; et sur le siège passager, Mylou, dont je n'arrive à voir ni deviner l'état d'esprit. Ma poitrine serrée. Ça doit être la ceinture de sécurité.

Le ciel matinal est nuageux et gris. Peu de lumière céleste. De toute façon, ma bonne étoile, j’ai épuisé sa lueur jusqu’à l’éteindre. Comme un astre elle s’esquive, insaisissable. Je l’ai perdue dans la nuit sans aurore qui enténèbre ma tête.

On arrive au parc des Monts-Valin. Pause pipi, puis on s’aventure dans le sentier du Pic-de-la-Tête-de-Chien. Les filles s’émerveillent. Le sol, les arbres et le ciel sont couverts de blanc. Moi, je marche. Je veux dire, ce n’est pas ma première forêt enneigée. Il y a des boisés à Québec aussi.

On croise bientôt des énigmes sous forme d’écriteaux éducatifs. Ils éveillent la curiosité joueuse de Zizou et Mylou, leurs yeux s’illuminent. Dona et moi, on regarde ailleurs. C’est moins notre truc.

Je suis fatigué, faible, léthargique. Je m’agenouille dans la neige en attendant qu’elles finissent leur petit jeu. Elles s’amusent beaucoup trop pour une puérile devinette. Ma jalousie me déprime. Où l’ai-je égaré, moi, ce cœur d’enfant?

Mylou m’offre sa main pour m’aider à me relever. Je la saisis. Contact superficiel à travers nos mitaines. Elle tire, mais pas assez fort. Mon corps s’élance vers l’avant et choit dans la neige durcie du sentier, face première. Elle s’esclaffe. Je souris, un peu.

On se hasarde plus profond dans la forêt, on grimpe une montagne, on se faufile entre les arbres et de gros rochers.

Je suis déjà passé par ici. Je ne m’en souviens pas, j’ai oublié, pourtant je vois ces tâches rosées dans la neige. De petites baies. Les sapins s’égouttent, rouge, me vident les veines. Je les piétine. J’enfonce ma sève dans la neige.

Mes pas aussi s’enfoncent. À quoi bon? Les scientifiques racontent qu’on s’en va vers une ère glaciaire bientôt. Dans quelques jours une tempête enterrera mes traces. Ma trace. La promenade ne mène nulle part, le parcours s’efface derrière, le promeneur disparaît dans la brume.

Dona s’inquiète de mon silence. Je réponds que je suis dans ma tête. Avec la nuit sans aurore, mais ça, je le tais.

On atteint finalement nulle part, le Pic-de-la-Tête-de-Chien. Je cherche l’animal sans le trouver. Je fouille chaque pierre, chaque épine, chaque flocon dans le paysage. Je n’ai pas pensé à regarder dans la glace. Le chien se gelait dans son reflet.

Les filles entonnent un mantra. Leur croyance juju. Alors moi, pour les accompagner, je hurle par-dessus la balustrade. Un cri de chien. Et Mylou rit. L’horizon, lui, demeure imperturbable. Un paysage figé, étouffé.

Il vente au sommet. Les arbustes sont vides : de feuilles, de neige. Leurs branches frétillent de froid. Leurs racines cherchent une chaleur à laquelle s’agripper. Elles enlacent mes chevilles, elles s’entortillent; on dirait des menottes. Elles m’enchaînent à terre. Mes racines, mes liens au monde. Le chien des Monts-Valin porte une laisse à son cou.

Vos câlins

Vos bras barreaux

Me serrent tendrement.

Douce strangulation.

La neige se creuse sous mes bottes, la montagne les suce et les ancre dans sa pierre. Mes pieds sont coulés dans le bitume. Vos esti de rues. Même dans le fin fond du bois, il n’y a que des sentiers battus, partout. N’existe-t-il nulle part où ne pas trébucher sur du trottoir? Je veux fouler pieds nus un sol qui épouse mes plantes. Qui épanouit toutes les plantes.

Je souris.

La vie est belle.

Le ciel est bleu.

Mensonge.

Je suis daltonien.

Le ciel est gris.

La chirurgie au laser a guéri ma myopie il y a quelques années. Depuis, j’essaye de voir. Mais les nuages voilent le bleu et le vent mouille mes yeux. Je vois embrouillé.

Mes joues commencent à fatiguer.

Pourquoi j’arrête pas?

Je vous aime.

Moi?

C’est vous ou moi.

Je choisis vous.

Alors je gèle

Comme ces ruisseaux en bordure du sentier

Jaune pisse.

Parfois, je rêve d’être un pissenlit. L’aigrette de maman pissenlit jadis soufflée loin par le vent, désormais épanouie ailleurs. Une fleur orpheline. Ça serait plus facile. Les fleurs meurent en hiver.

Le froid, mes morsures, mes coups, me bleuissent.

Je n’ai pas le choix.

C’était vous ou moi.

Alors j’ai brisé. Et brisé. Et brisé.

Mais là j’ai tout brisé.

Je suis poussière.

Comment demander sans saboter mes efforts? Suis-je suffisamment poussière pour que vous m’oubliiez sous le divan? Si je ne me soucie plus de vous, cesserez-vous également de vous soucier de moi? S’il vous plait?

Je m’excuse.

Je m’excuse.

Est-ce que je peux juste partir?

Dégringoler l’escarpement, filer au travers des arbres, m’envoler vers les pics lointains. Je veux paqueter mes affaires et souffler les bougies. Crisser mon camp. Dans le bois. Dans les montagnes. Loin. Très loin. Plus loin que l’Alaska. Plus loin que loin.

Je le vois, loin. Plus que la pierre, que la neige, que les arbres. Plus que la vallée, que les cours d’eau, que les montagnes. Plus que l’horizon.

J’étire le bras mais il s’évade. Mêmes les montagnes entrent dans ma main. Pourtant, mon poing ferme sur le néant. Il me glisse des doigts et m’abandonne. Ici. À terre.

Mes amies se bougent derrière moi. Elles repartent. Et je la laisse partir, encore.

Les vents fouettent mon visage. Mes joues. Mon nez. Mes yeux secs, ouverts, figés. Mes larmes gèlent. Il pleut en dedans. Les gouttes ruissellent le long de ma gorge et de ma trachée jusque dans mes poumons. Je me noie dans une mare saline.

Je chuchote aux montagnes. Je leur dis : « avalez-moi. »

Mais le vent avale mon murmure.

Et les montagnes, elles, s’affament toujours.


Edit : depuis l'automne 2023, mon âme ne s'affame plus. J'ai trouvé à manger. :)