Un coup de pédale dans le
On dit que de pédaler à vélo est une compétence que le corps n’oublie jamais; on omet toutefois de préciser qu’en revanche, le vélo oublie le corps. Les roues tournent malgré deux jambes coincées dans les rayons. Un robot mélangeur. Les os grincent, les rotules disloquent, le monde tourbillonne et chavire et vomit sa douleur en fine poudreuse sur les montagnes.
Je viens de traverser le Canada, coincé dans
la petite Honda Civic de Jon. Nous séjournons à Calgary avant de repartir pour la Vallée de l’Okanagan. Séparément. Épris
de folie aventurière, j’ai acheté une bicyclette usagée sur Kijiji pour
cent-cinquante piasses, un Trek Volkswagen des
années 90. Fabriqué par une compagnie réputée dans l’automobile, ça doit
rouler à 120 km/h sur l’autoroute cette affaire-là!
Environ 650 km
séparent Calgary de Naramata, sans oublier la chaîne de montagnes des Rockies et 4 100 mètres d’ascension. Heureusement, 4 787 mètres
de descente. Ouf! Un trajet de cinq jours,
150 km par jour. Google Maps dit que ça prend trente-cinq heures. Parfait ça! Sept
heures par jour, c’est moins qu’un emploi temps plein.
Jour 1.
Ça fait cinq heures que j’ai quitté
Calgary; je n’ai parcouru que 50 km. La journée sera longue, presqu’autant que
ces plaines qui s’étirent à perte de vue. Les Rocheuses paraissent encore si
loin, pas si majestueuses que ça à l’horizon, qu’un maigre doigt devant mes
yeux les éclipse. Je crains que le soleil de Banff ne m’attende pas avant de se
coucher.
Une douleur s’immisce dans mon genou gauche
à mesure que j’avance. S’arrêter et s’accroupir afin de craquer mes genoux est
ma deuxième erreur; la première, au départ, était d’acheter ce vélo. Je n’ai
jamais entendu un tel craquement de ma vie. Ça sonne comme la fois quand, sur
les routes de Nouvelle-Zélande, j’avais accidentellement
écrasé un canard : un bruit d’os broyés. J’halète fort pour
étouffer mes cris de douleur.
Je perds une demi-heure à sacrer, couché
sur le bord de l’autoroute. Les voitures défilent à côté comme si je n’étais qu’une bête égarée. Moins que
ça, même. D’habitude, les touristes s’arrêtent pour photographier l’ours
ou l’orignal. Moi, je suis un de ces oiseaux suicidaires qui traversent la rue
au dernier moment et qu’on s’indiffère de frapper.
90 km jusqu’à Banff, et le pire reste à
venir. Les montagnes au loin m’intimident; je m’élance dans la gueule des
géants. Je pense traverser la rue après tout.
Il n’y a qu’une chose à faire :
pédaler. Les voitures me narguent et me dépassent à la vitesse de la lumière, me
crachant leurs sables bitumineux au visage. Les Albertains partent en vacances
dans leurs gros pickups; moi, j’éclate mes rotules sur un bicycle cheap, tout
ça pour travailler une fois arrivé à Naramata.
Mon genou s’illumine à la vue d’une
descente. Enfin du répit.
Ou pas.
De soudaines bourrasques soufflent si violement
que je dois quasiment pédaler pour descendre. Le vent s’est levé comme s’il n’y
avait pas de lendemain. Je ne verrai jamais l’aube.
On sait tous ce que ça fait que de souffler
sur des braises : mon genou s’enflamme. J’avance à la vitesse d’une tortue.
Je souhaiterais qu’une âme charitable s’arrête et m’offre un lift. Le ciel me
fouette ma prière dans la face. J’hurle et j’envoie chier dame Nature en retour.
Mon genou déraille tellement que la chaîne
du vélo suit l’exemple. Coincée dans le dérailleur, la chaîne beurre mes doigts
sans fléchir. Impatient, je sacre comme un bûcheron et je décalisse la chaîne.
Ç’a marché! Hormis que maintenant les
vitesses changent d’elles-mêmes, de quoi m’exaspérer davantage. Je rembarque
sur mon criss de bicycle à marde et j’affronte les vents.
Je m’arrête au camping Three Sisters, 35 km
avant Banff, passé 19 h alors que j’avais décollé à 10 h. Un camping crasseux à
l’hospitalité plus crottée encore pour un prix exorbitant, administré par deux
Québécois, le genre de monde qui jette ses mégots de cigarette dans la rue.
Mon genou ne plie pas, je cuisine des
Sidekicks, je cogne du silex contre ma rotule, l’étincelle allume un feu, je
monte à peine ma tente, je m’effondre, les flammes scintillent seules dans la
nuit, elles lèchent les feuillages, incendient le camping, incinèrent les deux
grincheux, brûlent les sables bitumineux, calcinent les pickups, réduisent
l’Alberta et ses prairies et ses montagnes et ses vents et le monde entier en
cendres.
Je dors comme une bûche à l’écart des
flammes.
Jour 2.
À l’éveil, mon genou est guéri. Il ne
termine pas son premier coup de pédale qu’il est blessé de nouveau.
Aucun imprévu ne survient sur la route de
Banff. Que d’ordinaire : wraps au beurre d’arachide pour déjeuner, wraps
au thon pour dîner, cris et souffrance et je m’arrache les jambes, les oiseaux
chantent et le soleil rayonne sur ma tête. Que d’ordinaire.
J’atteins le camping où je prévois passer
la nuit. À la barrière, un employé de Parc Canada pose un cadenas et installe
un signe : « Fermé. » Le pays me jette à la rue, condamnant tous
les campings. Merci Trudeau. Merci COVID-19.
« Fermé. » Je suis peut-être
dyslexique, mais je lis plutôt : « Camping gratuit à moi tout
seul. » À bicyclette, je contourne aisément la barrière.
Je pénètre de quelques coups de pédale les
lieux interdits que je tombe nez-à-nez avec un ours noir. En 1833, Balzac écrit :
« Quand le chat court sur les toits, les souris dansent sur le
plancher. » Les chats se sont réfugiés sous les toits. La Terre est le
plancher de tous. On est chats. L’ours danse. La souris pédale.
Il y avait rupture de stock à Calgary :
pas de vaporisateur à ours. Pendant une minute j’oublie mes douleurs et je déguerpis.
Aucune chance qu’on me lacère en viande hachée pour ours.
Je dors dans une auberge jeunesse les trois
nuits suivantes, attendant qu’un mécanicien répare grossièrement, avec ses
gants sales et ses outils rouillés, et mon vélo, et mon genou.
Jour 5.
J’attends l’autobus. J’ai jeté mon vélo à
la mer. Fin.
J’attends l’autobus. Avec mon bicycle. Un gars
me demande d’où j’arrive. Ma réponse l’ébahie. Son ébahissement m’ébahie. Je me
sens surhumain de nouveau.
Depuis trois jours je guéris. Les géants de
pierre ne m’effraient plus, plus imposants que jamais en plein cœur des
Rocheuses. Ma Volks est réparée; le genou, on verra.
L’autobus me
débarque au village de Lac Louise. Sur le rack arrière du vélo, ma vie
chancelante ne tient qu’à une corde. Je n’énumérerai
pas le contenu de mon sac : deux caleçons en disent assez. N’empêche, avec
mes provisions, le cul du bicycle pèse environ soixante-dix livres. J’ai hâte
aux montées.
Un ciel nuageux postillonne sur ma tête. Je
revêtis mon imperméable, mais ne réalise que trop tard, lorsque ma vie est
fermement attachée au vélo, que j’ai oublié la housse de pluie sur mon sac.
Bah! Je me lance sur la route.
Tout roule doucement, pour un kilomètre ou
deux, avant que mes vitesses ne recommencent à sauter. De bons mécanos à Banff!
Quelques kilomètres et ma douleur ressurgit. Les deux genoux, mais désormais,
le droit gémit plus que le gauche.
J’entends une fermeture éclair se dézipper
et les nuages cessent de postillonner. Soudainement, le ciel me pisse sur la
tête, un jet puissant qui n’en finit plus.
Mon sac imbibe la pluie. J’ai froid.
Je freine dans une rivière. Le casque et
les gants que je dépose sur la selle du vélo s’envole au vent. Derrière un
caleçon je déniche mon sweat-shirt, puis je recouvre mon backpack de sa housse
de pluie. L’averse me douche. Ça tombe bien, je pue.
Prochain achat : des pantalons
imperméables. La pluie ruisselle sur mes jambes, imprègne mes chaussettes et
inonde mes bottes. Mon caleçon en éponge aussi. Le tissu humide contre mes
cuisses me rappelle l’enfance quand je pissais dans mes culottes. Je
préfèrerais ça; l’urine me réchaufferait.
Le ciel tombe sur ma tête et les vents me
frigorifient, néanmoins, je m’amuse. Je m’amuse! Un peu de pluie faisait
toujours partie du plan. Enfin, une chose qui se déroule comme prévu!
Je baisse la tête pour protéger mes yeux. La
rivière sous ma bicyclette reflète le blanc brillant des sommets enneigés,
illuminés par un soleil invisible. Une heure plus tard, sa chaleur me caresse
enfin. Le pipi sèche, la rivière s’évapore, la route réapparaît.
Je n’aperçois jamais le signe, néanmoins à
ce moment précis je sais avoir traversé les frontières dans une différente
province. J’ai délaissé la sombre et froide beauté des Rocheuses albertaines
pour m’aventurer dans les vivants, chauds et colorés paysages de la belle
Colombie-Britannique. Les plaques d’immatriculation en témoignent. Ici, le
soleil brille toujours de mille feux, le ciel plus bleu, l’herbe et les feuilles
plus vertes, la brise chaude et accueillante.
En traversant un pont surplombant une
vallée, j’hurle aux loups. C’est dans ces moments de dépassement de soi, lorsqu’on
transcende son humanité pour se fondre à la majesté sublime de la nature, que bat
le cœur. L’euphorie estompent tous les maux. J’abandonne les Albertains au
cancer de leurs sables bitumineux. J’abandonne mon vélo. J’abandonne mes
genoux. Je flotte.
J’entrevois des chevreuils empaillés plus
loin. Belle déco. Néanmoins, pourquoi leur poil est-il si pâle? Plus j’avance,
plus les animaux se dessinent. Je discerne des cornes, et une tête bouge. C’est
alors que je lis le signe : « Chèvres de montagne sur huit
kilomètres. » Mes premières chèvres de montagne à vie! Nous ne nous
quittons pas des yeux jusqu’au tournant d’une montagne.
Une longue montée se dresse devant moi.
Criss que mes genoux vont souffrir demain, je cris à dame Nature en riant. Et
je monte. Le soleil et le monde m’attendent en haut.
J’arrive à Golden dans le temps de le dire.
En raison des prix inabordables, je poursuis ma route malgré mes genoux et mes
cuisses enflammés, jusqu’à trouver un chemin abandonné à l’abris des
automobilistes.
Ma première nuit dans le buisson.
Jour 6.
J’ai envie d’arracher mon genou droit et de
le remplacer par une canne de thon.
La journée débute sous des nuages qui
éjaculent sans cesse sur ma tête. C’est le respect que me porte désormais dame
Nature. Je n’avais qu’à ne pas l’envoyer chier.
Je n’enfourche pas ma bicyclette ce matin.
Je lève plutôt le pouce et je montre mes belles dents. Après une demi-heure,
mes joues ne tolèrent déjà plus mon sourire superficiel.
Les voitures défilent sans m’apercevoir. La
pluie m’a tellement mouillé que je suis devenu une grosse goutte. Plus les
conducteurs m’ignorent, plus je m’affaisse. Je me transformerai bientôt en
flaque.
Ce n’est pas de la petite Smart ou Honda
Civic qui courent les rues dans l’Ouest. Les deux tiers des voitures qui
m’éclaboussent en sautant à toute allure dans les mares qui s’amassent en bord
de chemin sont d’énormes pickups.
Pourquoi est-ce que, depuis une heure, je
me tiens debout sur des genoux meurtris, pouce levé, sourire plastique, détrempé
d’en haut mais plus encore d’en bas, des giclées des voitures? Garoche mon bike
dans la boîte de ton truck et crissons notre camp d’icitte!
Mon sort repose entre des gants de
construction sales. Je m’en remets à l’humanité des rednecks canadiens anglais;
c’est-à-dire, aucune miséricorde. J’enjambe ma Volks et je pousse mes genoux à leurs
limites.
Je relève parfois le pouce. L’espoir est là,
mais il est petit. Comme ma présence sur cette route sous les géantes Rocky
Mountains. Ça, je le sais : les pickups passent si près de me rentrer
dedans que je dois être invisible à leur yeux.
Il y a quand même ce terrifiant virus qui les
pourchasse; normal qu’ils n’aient d’yeux que
pour lui. Quoiqu’il soit invisible, lui aussi. C’est dans ces moments que se
montrent les vraies couleurs d’une culture – si ce n’est pas de
l’humanité dont je parlais tantôt : égocentrique, sourde au malheur d’autrui
– bref, inhumaine.
Plus de mille mètres d’élévation aujourd’hui.
Après le déjeuner, je n’ai plus que 300 mL
d’eau dans mes bouteilles. Je pédale donc la gorge sèche, à
contrecourant, hurlant de douleur, crachant le dernier pourcentage d’eau dans
mon corps. 85% d’eau, c’est pour les Albertains et leurs bouteilles en plastique.
Je ne croise que des sources boueuses et
des pickups qui accélèrent dedans. Suis-je un fantôme? Un soudain ours, qui me
repère et fuit dans la forêt, me confirme que non.
Quelques secondes plus tard, je traverse
une rivière d’eau clair. Je bave sur mon guidon. Mais je ne vais quand même pas
m’agenouiller sur la rive, m’apetissant et tournant le dos à la forêt, pour que
mon voisin l’ours réalise que je suis plus appétissant qu’effrayant. La bave
s’accumule.
J’atteins enfin le sommet. Un kilomètre d’élévation
et de douleur derrière moi. Maintenant, je descends, je me repose, le dodo
approche.
J’entends le clapotis de l’eau. J’arrête
sec à presqu’en briser mes freins. De l’eau de montagne, fraîche et froide et
désaltérante. Merci dame Nature. Merci, merci, merci!
Ou pas.
Je pensais avoir déjà grimpé les milles
mètres d’élévation. Pourquoi cette montagne immense et soudaine sur ma route?
Dame Nature? Allo?
La première montagne ne rivalisait pas
celle-là. Elle n’atteignait pas même sa cheville. Et une cheville de montagne,
c’est bas.
J’hurle plus que jamais. Les caliss de
tabarnak de rednecks à marde ont écouté la musique trop forte quand ils étaient
jeunes : ils n’entendent rien. Dame Nature me chie sa soupe sur la tête.
Mes genoux ont explosé : je pédale avec deux moignons. Je mords mon guidon
à chaque coup de pédale comme on mord un bout de bois chez le médecin. Bientôt,
je marche à côté du vélo. Mes jambes, mes forces, l’euphorie, le soleil,
l’espoir, le cœur battant : j’ai tout perdu. Je désire juste me canter dans
un divan devant un film avec du popcorn et du chocolat chaud et les gens que
j’aime.
Je plonge dans la route rivière et m’y
noie.
Ni la Terre ni les roues du bicycle ne cessent
jamais de tourner. À un moment je ferme les yeux sur des ténèbres, à un autre
je les ouvre sur un camping. Quoique j’ai cligné des yeux des million de fois
avant. Je préfère oublier. Je suis arrivé au camping. Je ne peux ni marcher ni
plier ma jambe droite. Néanmoins, je suis sauvé.
Ou pas.
Une pancarte avise de la présence d’une
maman grizzli et de ses oursons dans les parages.
Un grizzli, ce n’est pas un ours noir. Un
grizzli, que les chats dorment ou pas, il danse tout de même sur le plancher,
souris à la bouche. Mais ça, Balzac omit de l’écrire.
Je me réfugie entre les murs d’information du camping, j’avale mes Sidekicks, je garoche mes sacoches de nourriture dans un arbre et je prie.
Après.
Je n’ai pas fini en pâté pour ours. Un
couple britanno-colombien m’a sauvé jusqu’à Revelstoke.
Le lendemain,
j’ai appelé à l’aide. Jon m’a ramassé. Sur la banquette
arrière, je me suis assis en cuillère avec ma Volks, de nouveau et plus encore
coincé dans la petite Honda Civic.
Pendant une semaine, ma jambe ne s’est pas
pliée. C’est du plaisir de type 2 comme dirait mon ami : le plaisir
survient après l’aventure.
Une chance que les souvenirs adoucissent la
douleur.