Peau morte / Imposture
J’enjambe le miroir et deviens mon propre reflet, ma peau miroitante. Mon alter ego témoigne de mon imposture.
Imposture, peut-être, comme un professeur se sent imposteur : plus il
apprend, plus il réalise son ignorance. Néanmoins, il s’habille en autorité
savante devant sa classe, il enseigne comme s’il savait, il cache la
rembourrure sous ses habits, puis, de son enseignement, de ses élèves, il
apprend : il s’assoie parmi les étudiants et mutuellement ils s’enseignent.
Depuis peu, je consulte une psychologue. C’est comme je pensais, la psychothérapie : me lever des bancs d’école et jouer au professeur. Je lui raconte des anecdotes et des hypothèses quant à un mal passé et une vie dont j’ignore tout – la mienne, peut-être.
Double imposture, certes, d’enseigner une matière surannée : un mal guéri.
Lors de notre dernière rencontre, la psychologue m’a expliqué : « l’idée
du suicide n’apparaît normalement pas du jour au lendemain. Habituellement,
elle germe depuis déjà longtemps. »
Le suicide n’est qu’une aventure comme une autre : se hasarder dans
l’inconnu en espérant trouver mieux.
Une personne aux idées noires enjamberait le garde-corps d’un pont et considèrerait la flotte. Alors que je tenterais de le désister du suicide, il dirait : « Tu peux pas comprendre. J’ai touché le fond. » Et je répondrais : « Pas encore. Une fois sauté dans le fleuve, là, tu toucheras réellement le fond. »
Envisager le suicide, c’est interpréter la mort comme une délivrance, une échappatoire.
Et si, après le saut, telle vie
implacable se poursuivait? Et si rien ne s’améliorait : les mêmes tourments,
mêmes mélancolies qui ont menées au précipice; hormis, s’être cassé le nez à la
chute, et désormais, conscient de son immortalité, laid comme Voldemort :
respirer éternellement par la bouche, gonfler ses poumons avant chaque bouchée,
chaque gorgée, baver sur son oreiller la nuit, ronfler, et enfin, attester des
spéculations : avaler des araignées dans son sommeil.
Qui de sensé préfèrerait ça? Et ce n’est qu’une
des infinies pires éventualités.
Avant de recourir au suicide pour me sauver de ce monde, je deviendrai
hors-la-loi : la société n’est pas une fin, j’ose croire.
#VieOuMort2020
Où se différencient tyrannie et
démocratie? Ou j’obéis aux lois ou je désobéis. Tyrannie : sujet ou cadavre.
Démocratie : citoyen ou criminel. Agenouillé par une poigne de fer ou moulé
dans une boîte de verre? Dans les deux cas, mes poumons s’étouffent sous une
cage thoracique étranglée de l’extérieur.
Disons que j’emprunte le chemin de la criminalité. Hors-la-loi, je
préfère l’appeler. Si je veux réalistement survivre, je demeure dans des lieux
vivables, c’est-à-dire, là où la société est déjà établie – donc illégalement.
La police à mes trousses, l’état et ses bons citoyens aux aguets, je fuis toute
ma vie une cage dont les barreaux s’enracinent partout où mes pieds foulent le
sol. La terre appartient aux gouvernements. Qui leur offrit en cadeau, je
l’ignore, mais leur pouvoir ne s’hérite pas de droit divin : ça, c’est la
monarchie.
Tôt ou tard, inévitablement, les policiers m’attrapent : retour à la
case départ, seulement, dans une prison tangible plutôt qu’invisible. Ou encore
je me défends, ma notoriété criminelle augmente, et bientôt mon avis de
recherche indique « mort ou vivant ». Sujet ou cadavre. Tiens donc! Et tout ce
temps, seul. Démonisé par les médias. Mes anciennes relations m’abhorrent.
Lugubrement seul.
Christopher McCandless, alias
Alexander Supertramp, écrit vrai : « le bonheur n’est réel que lorsqu’il est
partagé. » Liberté ne rime pas avec bonheur. Le bonheur niche dans mes
relations. La voie d’hors-la-loi ne me sauvera pas de cette existence. Plus que
deux choix se présentent à moi : y trouver désespérément refuge ou
l’abandonner.
Hormis mes relations, rien ne me retient à Québec. Je n’ai rien d’autre
que ma famille et mes amis à Québec. Considérées ainsi, mes relations semblent
valoir peu, mais c’est tout le contraire :
elles valent trop. Elles englobent ce lieu. Je
n’y existe plus. Comment à la fois habiter et m’habiter?
À quoi bon partager mes opinions marginales? On les rejette si
agressivement. Leur diffusion ne me cause que des souffrances. Si je suis
avant-gardiste, et que mes idées valent la peine d’être exprimées, qu’elles
sont les premiers grains d’une montagne révolutionnaire comme les théories des
grands philosophes, alors le monde ne sera prêt à les accepter que lorsque des
milliers d’autres grains se joindront aux miens pour former un énorme
monticule, au moins une colline. Je ne vivrai jamais jusqu’à ce jour. Aujourd’hui,
nous louangeons Socrate, mais jamais je n’aurais désiré son existence,
ostracisé pour ses idées, démonisé, haï de tous, seul à l’intérieur de
lui-même.
Et si je suis dans le tort, abusé par ma réalité narcissique, alors mes opinions sont mauvaises. Les exposer n’offre aucun bien au monde, et ne mènera vers aucun changement. Peut-être devrais-je les garder secrètes dans mon cœur, ou encore forcer un lavage à mon cerveau. Mais si je les garde captives en moi, elles me tourmenteront sans cesse, me grugeront les entrailles douloureusement, lentement, et si je m’oblige à les oublier, alors je détruis mon authenticité, mon ipséité, ou plutôt, je pousse ma personnalité dans le fin fond de mon crâne au lieu de l’oublier, car il serait impossible d’anéantir mes opinions sans court-circuiter mon système nerveux, sans m’assassiner. Je vivrais ainsi dans le corps d’une marionnette conforme aux normes de la société. Mon apparence sourirait au grand jour, néanmoins, mon essence souffrirait, aliénée par le superficiel, asphyxiée : un masque sans entrée d’air.
Pourquoi continuer de vivre une telle existence fatale?
Je ne suis jamais passé près du suicide. J’y pense rationnellement,
théoriquement, mais jamais pragmatiquement. Je ne désire pas mourir; pas plus
que vivre ne me motive.
Une amie m’a déjà fait promettre que je ne sauterais pas du sommet d’une
échelle. J’ai regretté ma réponse aussitôt : un barreau de plus à ma cage.
Je me souviens d’une chambre d’hôtel où j’ai déjà séjourné. Une pièce
entièrement dénuée de vie, d’humanité, sinon un secret dans le premier tiroir
de la table de chevet : une bible. Mais même le rédempteur n’arriverait à
combler le vide. Il transforme l’eau en vin, il ne remplit pas une coupe
desséchée.
Dans ma chambre, cette fois, ma table de nuit ne dissimule aucun remède
divin. Ni ne cachet-elle de médication miracle pour traiter mon mal :
métallique, violente, bruyante, et soudainement, brûlante.
Mon regard se détourne du meuble inutile et examine les chemises suspendues dans la garde-robe. Jamais ma tête ne passerait dans le trou d’un cintre, jamais il ne supporterait mon poids.
La meilleure méthode serait sans doute de m’ouvrir les veines. La pensée me terrifie.
Lorsqu’une situation m’exaspère, je moque et je banalise souvent le suicide pour extérioriser mes soupirs : « suicidez-moi quelqu’un! » je blague.
Imposture, une fois de plus, de mon hypocrisie.
« Ça va », je réponds à la psychologue. Je ne mens pas : ça va
réellement. Je me sens serein, neutre, mieux que mal. N’est-ce pas là la
définition d’aller?
« Même que je questionne la nécessité de nos rencontres. Évidemment que
ça me fait réfléchir, mais avec la pandémie, d’autres personnes doivent avoir
besoin d’aide plus que moi. J’pense pas être une priorité. »
La psychologue sourit tendrement. « Ça ne me paraît pas une raison valable pour mettre fin à nos rencontres. »
Inexplicablement, sa réponse me soulage.
La naissance : expirer l’été avant l’interminable souffle d’automne.
L’automne, un regard figé sur une pièce figée sur des yeux figés morts ouverts, une pièce sous vide, les cadres ni cloués ni accrochés aux murs mais qui flottent immobiles, sans gravité pourtant la pression si forte que rien ne bouge, pas même les rayons qui s’échinent à infiltrer la semi-opacité des rideaux aux fenêtres, pas plus l’ombre diaphane qui étouffe la pièce sans ne jamais tousser; une araignée suspendue au plafond épie l’immobile et croise ses pattes qu’un insecte se hasardera dans sa toile, mais il n’y a pas de quoi faire de mal à une mouche, pas un bourdonnement, le silence s’agrippe à une nuit qui ne tombe pas, l’araignée s’affame et s’affamera jusqu’à ce que son estomac la consomme, la faim inéluctable qui ne se mange ni se vomit, mais qui ronge à petit feu, flammes d’automne les feuilles qui s’envolent et s’effondrent une à une, la longévité d’un automne, comme ma peau qui s’effrite, mourante, une cellule à la fois, jusqu’à l’hiver qui empiète déjà, impatient, qui enneige et inhume les flammes, son vent qui frigorifie la pièce mais ne souffle pas, gelé par sa propre froideur, les ours qui hibernent et Brady qui dort, je vis il dort je vis il dort, une seconde il ferme les yeux et l’autre il les ouvrent sur le printemps, mais je ne crois pas en Dieu, je suis athée, le printemps n’est qu’un autre paradis pour berner les automnaux, il n’y a que la morsure de l’hiver, mes paupières qui se lèvent contre mon gré le matin et luttent pour ne pas sommeiller le soir, mon cœur qui bat contre un matelas qui me cogne en retour, comme une roche qui tombe dans l’océan de mon lit, provoquant le remous des couvertures à sa surface, les draps s’élevant, me surplombant et m’emprisonnant, telles de géantes vagues qui m’engouffrent, pour que dans le matelas je coule, je me noie et je suffoque, invisiblement, matelas-drap-contour-drap-humain-drap-polaire-housse-de-couette-taies-oreillers, silencieusement, dans l’interdiction de crier, asphyxié non par l’antigravité de la pièce, mais par le dehors qui peine à percer les rideaux, par la voisine qui respire les poils de son caniche et de ses mille chats, qui menace d’appeler la police et de se plaindre encore et encore, jusqu’à ce qu’on serre une muselière à ma gueule, qu’on me domestique, inspirer sans expirer, que mon cri implose et que mes poumons explosent; alors que Brady dort, tout expiré sans inspirer, un hiver qui ne cèdera jamais au printemps, il n’y a que l’indésirable insomnie, une pierre au cœur noyé et l’ingratitude des larmes insignifiantes dans l’océan de mon lit.
Il n’y a que ma vie qui s’automnise.
« Pourquoi vas-tu mieux maintenant qu’à l’automne? » me demande la psychologue.
Je réponds : « je suis toujours un oiseau en cage, seulement, avec plus de jouets. Les amis, la famille, l’école, le jeu, etc.; ils détournent mon attention des barreaux. »
Mais jamais je n’oublie l’au-dehors.
Pourquoi si obsédé sur l’extérieur? Puis-je trouver l’ataraxie à
l’intérieur si je ferme mes yeux, si je
m’impose l’ignorance et l’oubli, si je me réfugie dans la caverne de Platon
comme si je n’en étais jamais sorti?
Parfois je me demande si je ne délire pas, si je ne déraisonne pas, si je ne m’illusionne pas à voir une cage. Peut-être ai-je des barreaux tatoués dans les yeux. J’ai entendu dire qu’un détatouage faisait très mal. Je crains même que ça m’aveuglerait à jamais.
Dans ma peau, je suis un ogre.
J’ouvre un livre, sa peau de cuir, de carton ou de papier, je me niche
entre ses pages, dans le creux d’un u, une barque dans le courant, ou dans le
trou d’un o, une bouée à la dérive, je m’étends sur ses mots comme sur un
radeau qui me fourvoie vers des flots indomptables, une mer qui me domine,
m’asservit; néanmoins, de mon impuissance je puise ma sérénité : l’océan se
déchaîne et pourtant je ne ressens aucun remous, mon corps nage mais mon esprit
flotte : un lac miroitant, une accalmie
étern— le roman se ferme, brutalement, sa dernière page claquée comme se
fracasse cette vague qui submerge le livre, l’imbibe, estompe ses mots et
obscurcit son papier d’encre au rythme que s’assombrit l’abysse vers lequel je
coule.
J’ouvre la télévision, sa peau plastifiée, j’avance vers elle, j’enjambe
et je pénètre son cadre, je m’imprègne de sa lumière, de ses couleurs, de ses
effets spéciaux, je saute d’une scène à l’autre, je me téléporte du faux réel à
l’irréel, omniprésent; les scènes ont mes yeux tout le tour de la tête; en
crise épileptique, mon corps tremble et mes pupilles s’agitent comme des
mouches fiévreuses, captives de bocaux, captivées par l’au-dehors, qui
virevoltent, s’affolent et se heurtent à mes yeux vitreux, et pourtant mon cœur
bat normalement, mon cerveau dort, rêve et se repose, il flotte dans les étoi—
la télévision se ferme, brutalement, ses pixels dissipés comme se sont éteintes
les étoiles, l’éther obscur, glacial et suffocant, toute lumière, chaleur et oxygène
engloutis par ce trou noir qui m’aspire.
J’ouvre l’ordinateur, sa peau métallique, je m’hypnotise sur la tête d’un icône qui pourchasse sa queue en rond, chargement en cours, sans ne jamais l’attraper, puis en abandonnant elle réussit : j’apparais, immergé dans la peau d’un héros, dans un monde aux couleurs imaginaires, la mer au zénith, le ciel dans l’océan, les horizons infinis; un orage éclate, le tonnerre gronde et les éclairs foudroient, néanmoins le vacarme joue une mélodie à mes oreilles et les lueurs vives un spectacle à mes yeux, la prophétie m’élut jadis, un omnipotent héros, je n’ai rien à craindre, je me détends, la tête dans les nua— la tempête se déchaîne, brutalement, l’averse s’abat sur le monde, l’enténèbre, comme un verre d’eau que j’accroche et qui se déverse sur le clavier, court-circuitant l’ordinateur : l’écran noir, mon héros mort, game over.
Toujours du pareil au même : un festin de vies étrangères que je dévore. Elles cuisinent, elles
(se) mettent (sur) la table, et comme un ogre je me goinfre.
Pourquoi manger des vies étrangères pour vivifier la mienne? Comment ne pas me sustenter des cellules des autres? Comment vivre dans ma peau?
L’imposture de mon ipséité qui est leur.
« À quoi ressemble ton monde utopique? » m’interroge la psychologue.
Un monde sans étiquette ni hiérarchie. La catégorisation n’est qu’une
excuse; elle n’importe pas. Je suis vivant, tu es vivant, vivons!
Présentement, je ne rédige pas un essai lyrique. Un professeur m’a assigné comme travail de rédiger un essai lyrique, mais je ne rédige pas. Il a également mentionné que je pouvais transgresser les consignes pour prioriser mon épanouissement littéraire. Quelle littérature? Je vis, simplement. Une fois que j’aurais vécu, aux autres d’étiqueter, si ça leur plaît. Mais je ne rédige pas, pas plus un essai lyrique, et surtout pas de la littérature.
J’observe mon ami ingénieur :
Un feu brûle dans ses yeux. Pas dans ses yeux. Les flammes dansent et
les étincelles éclatent, comme le feu de foyer à la télévision, toujours les
mêmes flammes, les mêmes étincelles, en boucle incessante, mais pas dans la
télévision; à sa surface, une émission, un reflet des flammes sur une cornée
miroitante, une projection sur une toile livide, des pupilles éteintes; le
crépitement en écho lointain, le bois brûlant ailleurs, alimenté d’un autre
souffle.
Comment me suis-je rendu là, si loin de lui ici? Nous avons plus ou
moins parcouru la même distance, seulement, dans des directions opposées. Lui
monte les échelons de la sagesse normalisée, gravissant les étages d’un
gratte-ciel. Moi, je m’égare dans la sagesse brumeuse, sillonnant la terre et
naviguant les océans. Sa flamme incendie à la verticale; la mienne s’embrase
aux crépuscules.
#Contre-exemple
Ça m’arrive de tanguer au bord du gouffre. Sa gueule m’appelle, j’ose
presque m’y jeter, mais son haleine putride me freine. Parfois, néanmoins,
j’envisage de boucher mes narines.
Je considère m’abandonner, une mue inversée, ma peau qui saute :
m’inscrire à l’université, étudier dans un programme dont, inévitablement,
certains cours ne m’intéresseront pas – la fin qui justifie les moyens? –,
endurer et graduer, bachelier, ingénieur, jonc au doigt; chercher du boulot,
faire avec ce qu’on me propose, travailler pour un autre, quarante heures par
semaine, ne vivre que deux jours sur sept : le lundi soir, après une première
journée de travail, m’ouvrir un popsicle bien mérité, mais seulement une petite
lichette, juste pour dire, parce que je m’impatiente, je le désire tant; le
ranger au congélateur dans son emballage ouvert en attente de mardi soir, une
autre journée terminée, une lichette de plus; ensuite viennent mercredi, jeudi;
enfin, vendredi soir, je croque et dévore le popsicle; toute la fin de semaine
je m’empiffre— lundi encore : me contenter de lichettes.
Un monde exempt du matérialisme, de la course, de la pression, de
l’étau, de la normalisation, un monde où survivre naturellement à l’intérieur
de soi. Un monde où la société n’est pas une fin, ni les soirées ni les fins de
semaine. Un monde où les possibilités sont infinies et les adultes rêvent comme
des enfants.
Mon feu crépite-t-il réellement dans ses propres braises? Comment se distingue-t-il du feu de foyer à la télévision?
Imposture, encore : un enfant-phœnix né de ce monde de cendres.
Je ne fais que vivre.
Que vivre? Si naturel, si fondamental, que de vivre. Ne peut-ce suffire?
Le problème n’est pas vivre : c’est survivre. Survivre. Au-dessus de
vivre.
Présentement, mes économies monétaires me permettent de vivre et fuir ma
responsabilisation. Je paresse lâchement pendant que ça dure. Mais bientôt, je
devrai choisir. Je devrai grandir. Plus je vieillis, plus je réalise que je ne
deviendrai jamais adulte : survivre malgré tout. Je me force dans l’enfance,
dans le déni, là où vivre suffisait de soi.
Je ne sais plus différencier « vivre » de « survivre » de « survivre
», ni même les définir. Ces trois mots me tourmentent et pourtant ils me
permettent de vivre. Ou survivre? Survivre?
« À bientôt », me promet gentiment la psychologue, et je réponds : « à la proch— la rencontre se termine, brutalement, le miroir m’aspire et m’expulse de son cadre, le reflet évaporé, mon alter ego chassé, ma peau… simplement dans ma peau, la mienne, qui s’effrite, mourante, une cellule à la fois, mon automne, une roche qui se noie, dans le divan cette fois : je me trouve dans la buanderie aménagée en deuxième salon de mon appartement, un regard figé sur une laveuse et une sécheuse, de la tuyauterie, une araignée sur sa toile, toujours la même, qui s’affame, seulement, une patte en moins, dévorée par cette même faim qui consume mon estomac, néanmoins, je demeure immobile, je fixe une tablette et des bibelots poussiéreux – savon et détergent à lessive, produits nettoyants, ampoules, moi, lingettes, sac de poubelle, bref, tout ce qui accumule la poussière –, un plancher de bois égratigné, un tapis magané, des murs pas très blancs, sales et troués, un panneau électrique et des disjoncteurs, un doigt sur la borne positive, l’autre sur la négative, et c’est moi qui disjoncte : l’hiver avant la première neige – l’hiver est mon printemps; mais il n’y a que l’interminable souffle d’automne, mes feuilles qui meurent et la lassitude d’un indésirable éveil.
Imposture, imposture, imposture! d’un mal incurable. Une peau cancéreuse de naissance.
A